« 5 janvier 1855 » [source : BnF, Mss, NAF 16376, f. 9-10], transcr. Magali Vaugier, rév. Guy Rosa, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.6443, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 5 janvier 1855, vendredi après-midi, 3 h.
Cher bien-aimé, à force de paraphraser de tendresse et de baisers tes
adorables petites lettres quand je les lis, j’oublie, quand j’y réponds
dans mes gribouillis, de te parler des choses les plus douces, les plus
charmantes, qui m’ont le plus remué le cœur. Ainsi, j’ai omis de te
remercier de n’avoir pas oublié la date bénie de notre première entrevue
que tu me rappelles si ravissamment dans ta dernière petite lettre.
Cependant ma pauvre âme en a tressaillia de joie et de reconnaissance en lisant
cette date étoile de mon amour dont la traînée lumineuse va rejoindre
l’autre date flamboyante de mon bonheur : 2 janvier, 17 février
18331. Mais ce n’est pas la première fois que les
lacunes de ma pensée ont dû te frapper dans mes gribouillis ; aussi tu
n’as pas pu t’étonner davantage de cette dernière, toute énorme qu’elle
soit. Il n’y a que mon amour, de mon cœur au tien, qui soit sans
solution de continuité.
J’étais si fatiguée et si courbaturée hier
au soir, mon cher petit homme, que je me suis couchée sans attendre
l’heureuse chance d’un passus mille, peu probable il est vrai, à cause de ton projet de visite à Mme Le
Flô. Il n’en sera pas de même pour moi ce soir, je
l’espère car je compte veiller au coin de mon feu. Aussi si tes femmes
vont en soirée et si tu es libre de corps et d’esprit, je te supplie de
me donner un petit supplément de bonheur après ton dîner. D’ici là, je
vais tâcher de copier les vers à ma pauvre petite Claire2. Jusqu’à présent, je n’avais
pas pu prendre sur moi de faire cette sainte tâche. Je vais m’y
appliquer tout à l’heure. Le jour froid et triste d’aujourd’hui est
celui qui convient pour cette triste et pieuse besogne. Il est
impossible de toucher au souvenir de ces pauvres êtres disparus sans
éprouver l’impression douloureuse que fait la vue d’un cercueil. Toutes
les hypothèses plus ou moins ingénieuses et consolantes sur le sort de
ces chères âmes envolées ne suffisent pas à remplir le vide que leur
absence fait dans le cœur. Et pourtant Dieu sait avec quelle confiance,
quelle vénération et quelle reconnaissance je reçois les sublimes
espérances que tu me donnes de l’autre vie et de la certitude de
retrouver au ciel nos enfants tant pleurés sous la forme d’anges
souriants et radieux. Puisse ce bonheur nous arriver le même jour à tous
les deux. C’est la seule grâce que je demande à Dieu dans cette vie.
Juliette
1 Hugo et Juliette célèbrent leur première nuit entre le 16 et le 17 février. Le 2 janvier 1833 est la date où ils se sont vus.
2 Dans la lettre du 1er janvier 1855, Juliette évoque ces vers à Claire, qui se retrouveront dans le poème « Claire P. » des Contemplations.
a « tressaillie ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle suit Hugo, expulsé de Jersey, à Guernesey.
- 8 févrierMort d’Abel Hugo (né en 1798).
- 20 juinFête en l’honneur de Hugo dans son jardin.
Après la crise de démence de Jules Allix dans la nuit du 10 au 11 octobre, on met fin aux séances de tables parlantes. - 17 octobreHugo fait partie des signataires, dans le journal L’Homme, d’une déclaration s’opposant à l’expulsion de trois journalistes.
- 31 octobreHugo, François-Victor et Juliette quittent Jersey pour Guernesey. Hugo et son fils vont à l’Hôtel de l’Europe. Juliette va au Crown Hotel, puis en location.
- 9 novembreHugo et les siens s’installent au 20, Hauteville.
- 14 décembreJuliette vient d’emménager au 8 rue du Havelet, chez Miss Le Boutillier.
