21 mai 1852

« 21 mai 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 55-56], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8702, page consultée le 24 janvier 2026.

Bonjour mon doux bien-aimé, bonjour, je t’envoie mon amour en fleurs comme un bouquet. Toute la sève de mon cœur a passé dedans, toutes les vives illusions, toutes les radieuses espérances de ma jeunesse les colorent encore de leurs plus fraîches couleurs, mon âme en est le parfum. Je le dépose à tes pieds que je baise et que j’adore, bonjour.
Tu n’as pas pu revenir hier au soir, mon petit homme, mais mon cœur t’a tenu compte de la bonne intention car je suis sûre que tu as fait tout ton possible pour me donner cette joie. J’en ai ressenti une sorte de douce consolation qui, sans diminuer mes regrets, en a été toute l’amertume. Sois béni, mon bien-aimé, sois triomphant dans l’œuvre immense et sublime que tu as entreprise, sois heureux par tous ceux que tu aimes. J’ai travaillé auprès de ces dames jusqu’à près de minuit. Nous avons eu la visite de M. Van Hasselt qui t’a attendu jusqu’à cette heure-là dans l’espoir de te voir. Voilà, mon petit homme, l’emploi de notre soirée, il est fort innocent comme tu le vois. Mais pourriez-vous en dire autant de l’emploi de la vôtre, mon cher scélérat ? J’en doute et pourtant, qu’est-ce que je deviendrais s’il me fallait renoncer à cette conviction, qui est ma vie même, que tu m’es bien fidèle et que tu n’aimes que moi ? Je ne veux pas y songer car cela me donne une sorte de vertige comme lorsqu’on se penche sur un abîme. Cher adoré, je ne peux, ni ne veux m’imposer à toi. Cela me serait encore plus impossible que ton indifférence, mais je supplie le bon Dieu de me faire mourir de la mort qu’il voudra avant que le pressentiment d’un autre amour ne germe dans ton cœur. Mon Victor, mon généreux adoré, joins tes prières aux miennes pour que ce vœu soit exaucé, si jamais tu sens refroidir ton amour pour moi.

Juliette


« 21 mai 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 57-58], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8702, page consultée le 24 janvier 2026.

J’attends le retour de Suzanne avec une impatience de trois cents soixante-cinq jours accumulée depuis le 21 mai 1851 jusqu’au 21 mai 1852 dans l’espoir de la douce petite lettre annuelle que tu me donnes à l’occasion de la sainte Julie1. C’est une sorte de consécration de notre amour, aussi je l’attends avec une pieuse superstition qui me fait redouter quelque involontaire distraction de ta mémoire. Je te supplie, mon Victor adoré, de donner à Suzanne cette chère petite lettre si attendue et si désirée ce matin. Même si tu as eu le temps de l’écrire je te supplie encore de venir le plus tôt possible pour que cet anniversaire soit véritablement un jour de fête et de bonheur pour moi, car il ne me suffit pas de recevoir d’affectueuses félicitations des quelques rares amis que j’ai, voire même un beau morceau d’entoilage et de dentelle ancienne, pour croire à ma fête. Il me faut toi, mon adoré bien-aimé, toi tout seul, toi ma joie, toi ma vie, toi le soleil de mon âme. Plus tôt tu viendras, plus tôt je serai heureuse. Aussi, je m’en rapporte à toi du soin de te hâter, car tu es aussi bon que tu es adoré par moi.
J’ai reçu deux bonnes petites lettres ce matin des jeunes Rivière et une de l’excellente Mme de Montferrier. Hier Mme Luthereau m’a donnée un très beau morceau d’entoilage que sa belle-mère lui avait envoyé. Elle espérait, disait-elle, me consoler de ton absence par ce don tout à fait à mon goût, mais hélas ! la pauvre femme avait compté sans mon AUTRE qui ne prend pas facilement le change en fait de Toto, d’amour et de bonheur. Aussi je suis restée triste et silencieuse toute la soirée. Tu avais emporté ma joie et mon cœur avec toi.

Juliette


Notes

1 Si la correspondance de Victor Hugo à Juliette est infiniment moins dense que la réciproque le poète envoie chaque année, à dates régulières, des lettres célébrant certains anniversaires. Le 16 ou 17 février il honore ainsi leur première nuit d’amour. Juliette conserve ces précieuses lettres dans Le Livre de l’anniversaire. La sainte Julie donne lieu à une attention analogue de la part du poète. C’est dans « un nécessaire anglais fermant à clef » glissé sous son traversin que Juliette rassemble les lettres reçues à l’occasion de sa fête, de son anniversaire, pour le début ou la fin de l’année ou pour tout autre événement particulier.


« 21 mai 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 59-60], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8702, page consultée le 24 janvier 2026.

Ce n’est certainement pas ta faute mon pauvre bien-aimé, aussi je ne t’en veux pas mais je suis bien triste. J’avais espéré que ta petite lettre serait la première qui me souhaiterait ma fête. J’avais tant compté sur elle pour épancher en baisers le trop plein de mon cœur que je suis bien malheureuse de ne l’avoir pas eue. Je sais que tu es rentré tard, que tu étais encore couché lorsqu’on t’a porté ton déjeuner, que tu avais du monde chez toi, je sais tout cela, mon amour béni, et malgré cela, je ne me console pas de ce retard de mauvais présage. Il pourrait se faire encore que ce fût un oubli, ce qui serait tout naturel avec toutes les grandes préoccupations que tu as dans l’esprit. Je ne t’en veux pas, je te le répète, mais je suis triste jusque dans l’âme. Pour me consoler et pour me faire prendre patience, je vais me mettre à copier. Mais ce qui serait plus efficace que ton génie, ce serait un bon baiser de ta belle bouche et quelques fines pattes de mouche de ta petite main. En attendant, mon petit homme, je tâche d’avoir du courage et de la résignation. En somme, tu ne peux pas tout déranger dans ta vie pour ce bête de jour qui n’a de fête que le nom et la tradition.

Mon Victor adoré, j’achève cette lettre si tristement commencée dans le ravissement. J’ai ton cher petit billet sur mon cœur1. J’ai encore dans l’esprit tous les éblouissements qu’ont laissés les belles choses que j’ai lues en hâte pour voler plus vite auprès de toi. Mes mains tremblent de bonheur et mon cœur saute de joie. Je suis heureuse autant que je t’aime c’est à dire plus que l’infini. Je cours te rejoindre. Je t’adore.

Juliette


Notes

1  Dans cette lettre, ici transcrite par Jean Gaudon (ouvrage cité, p. 200), Hugo lui écrit : « Cher doux ange, c’est ta fête, c’est la mienne. Il n’y a pas d’exil là où tu me souris. Ce matin, je m’éveille la pensée pleine de toi : je regarde le ciel, il y a des nuages, je regarde mon cœur, il n’y en a pas. […] Vois, ce mois est triste pour un mois de mai, le ciel est triste pour un ciel d’été, il n’y a pas de soleil, il va pleuvoir, nous sommes hors de France, je suis proscrit, ruiné, dépouillé, banni, vaincu ; tout cela n’est rien tant que tu es là, tant que tu m’aimes. Le ciel est bleu en moi, toutes les fleurs qui ne sont pas sous mes yeux je les ai dans l’esprit, et je plains les pauvres exilés, c’est-à-dire ceux qui n’aiment pas ou qu’on n’aime pas. […] ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.

  • 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
  • 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
    Charles, puis François Victor, rejoignent leur père.
  • 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
  • 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
  • 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
  • 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
  • 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
  • 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
  • 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.