« 1 juin 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16355, f. 99-100], transcr. Mylène Attisme, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11692, page consultée le 25 janvier 2026.
1er juin [1844], samedi matin, 9 h. ½
Bonjour, mon Toto bien-aimé, bonjour, mon adoré petit homme, bonjour, bonjour.
J’espérais que tu viendrais ce matin, ce qui m’avait fait me résigner avec assez de
courage à éteindre ma lampe cette nuit sans t’avoir vu ; mais je n’ai pas été heureuse
dans mon espoir. J’avais trop compté sans mon cher petit AUTRE, du reste, j’ai fort
mal et fort peu dormi ; l’histoire de ce hideux Fouyou et de sa stupide servarde
m’avait trop agitée. Ce matin encore, je suis toute mal à mon aise et je ne crois
pas
que je puisse déjeuner. Dorénavant, je laisserai tout manger plutôta que de me faire le mal que je me suis
fait en voulant corriger ces deux animaux, dont le plus bête n’est pas assurément
celui à poil.
Mon petit Toto adoré, j’ai bien besoin de te voir, moi, est-ce que
tu ne viendras pas tout à l’heure ? Est-ce que nous ne déjeunerons pas bientôt ensemble ? Si tu ne te dépêchesb pas bien vite, les barricades
seront posées1 et, quoique tu sois très drôle et très amusant dans ce moment-là, je
voudrais pourtant faire une petite provision de bonheur avant qu’il ne soit trop tard.
Est-ce que tu ne t’y prêteras pas un peu ? Ce serait d’ailleurs un très bon régime
pour vos maux de gorge, beaucoup meilleur que l’alun2. Et à ce sujet, il me tarde
de savoir comment tu vas ce matin, mon pauvre bien-aimé. Dépêche-toi de venir, mon
Toto ravissant, je serai bien tranquille, bien calmée et bien heureuse si tu pouvais
être guéri. En attendant j’ai un poids de cent livres sur l’estomac. J’ai besoin de
t’embrasser depuis les pieds jusqu’à la tête.
Juliette
1 Cette métaphore désigne l’arrivée prochaine des règles.
2 Hugo utilise l’alun pour soigner ses maux d’yeux et de gorge.
a « plus tôt ».
b « tu ne te dépêche ».
« 1 juin 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16355, f. 101-102], transcr. Mylène Attisme, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11692, page consultée le 25 janvier 2026.
1er juin [1844], samedi soir, 9 h. ⅟₂
Je suis triste, mon Victor, je suis mécontente de moi, je demande au bon Dieu du fond
de mon cœur de m’ôter de ce monde tout de suite puisque je ne suis utile à rien et
que
je m’y déplais tant pour mon goût particulier. Je voudrais ne pas t’écrire parce que
je sens que je ne te dirai que des stupidités tristes et noires mais je ne peux pas
me
résister.
Je vois bien que tu ne viendras pas encore ce soir. Je m’y attendais
mais cela n’en est pas moins décourageant. Pour tuer le temps je fais ces
ennuyeuxa comptes. J’ai retrouvé
les 300 F. d’erreur. Ils étaient en caisse du mois de mars
et j’avais oublié de les reporter le 1er avril dans ma
recette. Justement, te voici. Pardon.
2 juin [1844], dimanche matin, 9 h.
Il s’est écoulé douze heures entre le commencement et la fin de ce gribouillis, mon cher adoré : c’est-à-dire douze heures de plus d’amour et d’adoration pour toi, pour la bonté si aimable, si douce et si ineffable. Mais hélas ! Quand je me compare à toi, je n’ai plus le courage de vivre. Depuis hier, je suis dans ce découragement sans que rien puisse m’en distraire. Plus tu es beau, plus tu es bon ; plus tu es adorable et plus je crois que tu ne peux pas m’aimer d’amour, moi, si laide, si méchante, si bête et si disgracieuse de tout point. Ne crois pas que je me manière en t’écrivant cela, hélas ! Plût à Dieu, et que je pêche comme tu le dis, des compliments, je te le dis dans la sincérité de mon cœur qui souffre tout ce qu’il peut souffrir de cette affreuse conviction, car il t’aime comme jamais cœur n’a aimé. Si le cœur était la figure et le caractère, personne ne serait plus belle ni meilleure que ta pauvre Juju.
a « ennuieux ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’ennuie, et commence à se plaindre de voir Hugo moins souvent, sans savoir qu’il a entamé une liaison passionnée avec une autre femme.
- Début octobrePetit voyage avec Hugo.
