« 28 août 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16360, f. 200-201], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12119, page consultée le 25 janvier 2026.
28 août [1845], jeudi après-midi, 5 h. ¼
J’étais si malade hier au soir, mon cher petit homme, qu’il m’aurait été
impossible de te gribouiller quoi que ce soit. Tu vois du reste que je
me dédommage aujourd’hui. Je ne suis pas si bête que de me frustrer moi-même. C’est bien déjà trop que
vous me repreniez le soir ce que vous m’avez donné le matin et
réciproquement sans que je vous y aide en me prenant à moi-même la
pauvre petite joie de vous écrire un tas de tendres niaiseries. Mais je
voudrais te voir et savoir ce que pense M. Louis. Si tu ne viens pas avant ce
soir, je serai bien triste et bien malheureuse. Il m’est impossible de
ne pas me tourmenter quand je te sais souffrant. Tâche donc de venir,
mon Victor adoré. Je te dis cela comme si tu pouvais l’entendre et céder
à mes prières en accourant tout de suite, tandis que, quand tu liras ce
gribouillis, je t’aurai vu et je me serai probablement tourmentée toute
la soirée. Dieu veuille que non, car j’en ai vraiment assez de tout ce
que j’ai déjà souffert pendant ta maladie. J’espère encore, quoiqu’il
soit déjà bien tard.
Pauvre ami, pour comble d’ennui et d’embarras,
ta maison va se trouver sans aucun domestique demain. Qui est-cea qui te fera ta
tisaneb, tes
remèdes et tes bains si M. Louis en ordonne ? Je suis toute prête, moi,
mais pourras-tu venir les prendre ? Tu vois que je ne manque pas de
sujet d’inquiétude. Tâche de venir m’en ôter quelques-uns tout à l’heure
si tu peux. En attendant, je te baise, je te désire, je t’attends et je
t’adore.
Juliette
a « qu’est-ce qui ».
b « ta tisanne ».
« 28 août 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16360, f. 202-203], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12119, page consultée le 25 janvier 2026.
28 août [1845], jeudi après-midi, 4 h. ½
Tu souffres, mon cher bien-aimé, cela m’attriste et m’inquiète, car je
crains que tu ne forces un peu ta convalescence. Je ne peux pas te
savoir souffrant sans ressentir moi-même un malaise moral et un
serrement de cœur inexprimable. Je trouve cela si injuste de la part du
bon Dieu de faire souffrir un pauvre être comme toi si bon, si doux, si
généreux, si dévoué, si courageux, si noble et si grand, que je voudrais
pouvoir lui dire toutes sortes de méchancetés pour lui apprendre à faire
mieux son métier de bon Dieu que ça. Je ris, mon doux bien-aimé, quoique
je n’en ai pas la moindre envie mais c’est pour te plaire et pour
t’obéir, ce que j’en fais. Souris-moi, porte-moi,
as-tu soif ? A-t-il crié quand il t’a mordua1 ? Tu
vois que je repasse tout ton répertoire de facéties, mais ce qui
pourrait me rendre geaie comme plusieurs pinsonsb, ce serait de te savoir guéri.
M. Louis doit venir ce
soir. Je voudrais déjà savoir ce qu’il pense de cette petite
recrudescencec d’inflammation et ce qu’il ordonnera
définitivement pour les bains de mer, s’il les juge nécessairesd. Mon Toto adoré, il
ne faut pas s’avancer à les prendre, avant tout ta santé. Oh ! oui,
avant toute chose au monde, avant ma vie, avant mon bonheur, ta chère
petite santé. Je te promets, mon Victor bien aimé, d’avoir du courage et
de supporter aussi bravement que je le pourrai le temps que tu mettras à
te guérir loin de moi. Quand tu te portais bien, cela ne m’aurait pas
paru possible mais depuis que tu souffres, je me sens capable de tout
pour te guérir. Aussi c’est moi qui te supplie du fond du cœur de ne pas
résister aux conseils de M. Louis quels qu’ils{« quel qu’ils »} soient.
Je suis impatiente de savoir comment il t’a trouvé et ce qu’il t’a dit.
Mon Victor bien aimé, est-ce que tu ne viendras pas me le dire avant le
dîner ? J’ai bien besoin de te voir, mon Toto, j’ai mon pauvre cœur bien
gros. Est-ce que tu ne viendras pas une petite minute tout à l’heure ?
J’espère que si, car si je ne l’espérais pas, je crois que je pleurerais
de toutes mes forces. N’est-ce pas, tu viendras ? Merci Toto, merci mon
Toto, je t’aime. Quand tu voudras que je te fasse ta tisanee, je suis toute
prête. Que ne puis-je faire chez toi la besogne de tout le monde, comme
je remplacerais avec joie Étienne et Mélanie, comme je mettrais toutes les FAUMES à la porte, comme je vous
garderais à vue et comme j’aurais soin de vous, comme je vous ferais danser autre chose que l’anse du panier2 en mettant toutes vos visiteuses à la porte. Hum ! vous n’êtes pas
si bête que d’en essayer, scélérat, vous tenez bien trop à toutes ces
cocottes plus ou moins huppées. Que je vous voie, je vous ficherai des
bons coups.
Juliette
1 S’agit-il d’une citation ? À élucider.
2 L’expression « faire danser l’anse du panier » provient de l’idée selon laquelle les domestiques, qui font les courses pour leurs maîtres avec un panier, présentent une facture supérieure au coût réel des achats, et tirent ainsi profit de leurs courses. L’expression familière est donc plus généralement synonyme de « profit illicite » fondé sur une infidélité dans les dépenses que l’on est chargé de faire pour le compte d’autrui. [Remerciements à Sylviane Robardey-Eppstein].
a « t’a mordue ».
b « pinçons ».
c « recrudenscence ».
d « nécessaire ».
e « ta tisanne ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
