« 20 mars 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16329, f. 287-288], transcr. Érika Gomez, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11387, page consultée le 25 janvier 2026.
20 mars [1837], lundi matin, 11 h. ¾
Chère âme de ma vie, je veux te donner un petit bonjour à la hâte en attendant que je te donne ma pensée toute entière, sur le papier, car il me serait impossible de la distraire de toi une seconde. Que tu es bon de m’avoir lu cette nuit cette nouvelle merveille de ton génie. J’ai le cœur et l’esprit tout rempli d’admiration. Je ne sais plus reconnaître l’amour d’avec l’admiration, ces deux sentiments se confondent dans un seul, l’adoration. Vous êtes aussi mon Demi Dieu, ou plutôt mon Dieu entier, car vous êtes mon amant, c’est bien plus. Si j’avais de l’esprit, je vous expliquerais cela bien mieux. Quel dommage qu’on [n’] écrive pas avec l’âme seulement, je vous en apprendrais de belles sur votre compte. Enfin, comme je peux m’expliquer, je t’aime, je t’aime à n’avoir pas une seule pensée, un seul battement de cœur, un souffle qui ne soit à toi. Je suis en amour ce que tu es en poésie : la première, la seule, l’unique. Jamais homme n’a été et ne sera aimé comme toi. Jour mon Toto. Il me manquerait quelque chose si je ne t’avais pas dit ce petit JOUR et si je n’avais pas baisé tes belles mains et ton adorable bouche.
Juliette
« 20 mars 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16329, f. 289-290], transcr. Érika Gomez, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11387, page consultée le 25 janvier 2026.
20 mars [1837], lundi après midi, 2 h.
Je viens de renvoyer Claire, mon cher petit
bien-aimé, après l’avoir fait déjeuner. Je suis toute seule chez moi, c’est-à-dire
dans la plus douce compagnie quand tu es absent ; ta pensée, je veux te la consacrer
toute entière. Tu sauras donc, mon petit Toto, que je t’aime de jour en jour
davantage. Mon amour n’est pas plante de serre chaude, mais un bon gros arbre bien
robuste que les années doublent en vigueur et en beauté. Je
parle de mon amour. Aussi, mon cher bien-aimé, je sens tous les jours que ses racines
envahissent toutes les facultés de mon âme. Je n’ai plus rien à moi, tout est à mon
amour. Je ne me plains pas de cet état, au contraire. Je trouve que je serais indigne
de toi si je t’aimais autrement, mais tela que tu es aimé tu peux faire envie à Dieu.
Chère âme, quand
tu te montres à moi dans toute ta splendeur rayonnante, mon esprit est tellement
ébloui que l’instant d’après il ne distingue plus rien. Tout est mêlé et confondu.
Les
yeux qui fixent trop longtemps le soleil s’éteignent, l’âme qui s’approche trop près
du génie brûle. Aussi mon esprit est-il plus obscur que jamais, et mon âme plus
ardente que toujours.
Je sens que je t’aime encore plus, et j’éprouve encore plus
de difficulté à te le dire.
Je t’aime trop.
Juliette
a « telle ».
« 20 mars 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16329, f. 291-292], transcr. Érika Gomez, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11387, page consultée le 25 janvier 2026.
20 mars [1837], après midi, 2 h. ¼, lundi
Plus que cela de papier ! J’en userais bien d’autre si je voulais m’écouter, mais
je
me souviens que c’est vous qui sereza
forcé de m’entendre, c’est pourquoi j’y mets de la discrétion. Oui, mon cher petit
homme, je vais remplir toute cette grande feuille de mon amour seulement. C’est
effrayant, n’est-ce pas ? Ce n’est au reste qu’une juste punition de votre absence.
Vous savez bien que quand vous êtes là je ne songe pas à autre chose qu’à vous
regarder, aspirer votre souffle. C’est donc votre faute et non la mienne et vous en
subirez toutes les conséquences, c’est-à-dire quatre grandes pages de tendresse et
d’adoration. Tant pis pour vous, je ne suis pas sensible.
J’espère, mon
bien-aimé, que tu as pris un peu de repos cette nuit, car la matinée d’hier a dû se
ressentir de mon insomnie. Je n’aime pas que tu te fatigues autant coup sur coup,
et
voilà à ma connaissance bien des nuits que tu passes sans dormir. Je sais bien que
tu
as plein de courage et de dévouement, mais la nature tôt ou tard se ressent de ces
grandes vaillantises.
Je voudrais que tu fusses un peu moins généreux et que tu
prisses un peu plus de soin de ta conservation. Il est malheureusement probable que
tu
ne tiendras aucun compte de ma prière et ma sollicitude, car tu n’es pas un homme
à
comprendre tout ce qu’il y a de triste et d’inquiétant à te savoir errant toutes les
nuits par le temps qu’il fait, ou clouéb à ta petite table dans ton affreuse chambre carrelée et
vernissée sans feu et sans flammes que celle de ton cerveau.
Si vous aviez un peu
d’amour pour moi, mon Toto, vous seriez très longtemps sans rien faire… tu m’entends,
car vous viendriez toutes les nuits vous reposer auprès de votre Juju, ce serait très
doux et très gentil pour tous les deux et je n’aurais plus d’insomnie et je
deviendrais grosse et grasse, et vous peut-être amoureux,
qui sait ? En attendant je vous désire de toutes mes forces, je vous aime de toute
mon
âme et je vous baise de tout mon cœur.
Juliette
a « serai ».
b « clouer ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent en Belgique, où elle prend le train pour la première fois.
- 20 févrierMort d’Eugène, frère de Victor Hugo, à Charenton.
- 26 juinLes Voix intérieures.
- 3 juilletPromu officier de la Légion d’Honneur.
- 14 août-14 septembreVoyage avec Hugo en Belgique et dans le nord de la France.
