« 10 août 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 203-204], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8715, page consultée le 26 janvier 2026.
Jersey, 10 août 1852, mardi matin, 7 h.
Bonjour, mon........a suspendu entre deux baisers…b et le reste. Je reprends mon gribouillis à peine commencé
dans la même disposition de cœur mais avec une joie infinie et un bonheur immense
de
plus. Vous voyez bien, mon cher petit homme, que rien ne vous serait plus facile que
de venir me voir le matin, si le cœur vous en disait. Ce qui n’est qu’une exception
humiliante pourrait devenir une habitude triomphante si vous vouliez. En attendant,
je
suis trop heureuse pour être bien sévère envers vous. Je veux au contraire vous
encourager dans la bonne voie en ne vous chicanant pas sur le plus ou moins
d’empressement que vous mettrez à me rendre heureuse. Nous verrons si la vue de
l’océan vous inspirera mieux que la grande place de Bruxelles et si mon cottage sera plus fêté que la chambre du passage Saint-Hubertc1. Pour cela je vais me mettre tout à l’heure en quête
d’un logis dans votre voisinage. Dieu veuille que j’en trouve un dans mes moyens.
Je
ne sais pas pourquoi j’ai peur que cela ne soit très difficile pour moi. Du reste
je
vais en avoir le cœur net tout à l’heure. D’ici là il est bien inutile de faire des
conjectures désagréables d’avance.
Cher petit homme, mon cœur nage en ce moment
dans l’extase et le ravissement. Il y a bien longtemps que cela ne lui était arrivé.
L’espérance montait et descendait autour de lui comme une marée en laissant toujours
mon bonheur à sec. Mais, aujourd’hui, grâce à votre visite matinale, je suis à flot
de
toutes parts. Je suis heureuse, confiante et gaie, de triste, de jalouse et de
maussade que j’étais. Seulement il ne faut pas me laisser trop longtemps sur cette
impression sans la renouvelerd.
Un bon déjeuner ce matin ne prédispose que mieux l’estomac au bon dîner de tantôt
et
j’ai un cœur très vorace comme vous savez. À tantôt donc, mon amour béni, si tu peux ;
à bientôt le reste. À toujours mon adoration pour toi.
Juliette
1 À Bruxelles Juliette louait une chambre dans l’appartement des Luthereau situé dans les galeries du prince (no 10) passage Saint-Hubert.
a 8 points de suspension.
b 3 points de suspension.
c Souligné deux fois.
d « renouveller ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
