« 22 décembre 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16347, f. 235-236], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8384, page consultée le 24 janvier 2026.
22 décembre [1841], mercredi, midi ½
Bonjour vilain menteur, bonjour monstre d’homme. Comment que ça va ? Vous êtes bien
venu, n’est-ce pas ? Oh ! vous êtes très gentil, il faut le dire vite. Baisez-moi,
monstre, et SOURIS-MOI.
On a porté votre paquet chez Plon1, on
a été chez Claire qui m’a envoyé deux pots
de fleurs artificielles pour la chambre de Dédé2. Mlle Hureau m’a fait savoir qu’on est content d’elle et qu’elle travaille
bien. Voilà les nouvelles officielles de ce matin. Vous êtes un méchant homme de
n’être pas venu ce matin car vous n’aviez aucun empêchement tandis que demain, quelle
quea soit la précaution oratoire
que vous ayez priseb pour me faire
accroire que vous n’iriez pas à la séance solennelle qui sec prépare, je crois très fort que vous irez
et que vous voterez pour MACHIN ou pour TURLUTUTU comme plusieurs académiciens que
la
pudeur m’empêche de nommer, voilà ma conviction3. Taisez-vous, vous êtes une bête qui ne méritez pas l’amour que j’ai
pour vous. Taisez-vous, taisez-vous. Je ne suis pas votre amie ce matin, tant s’en
faut qu’au contraire. Je n’aime pas les menteurs, moi.
Il fait joliment beau
aujourd’hui mais vous ne viendrez pas plus tôtd pour cela. Vous ne me ferez pas sortir ce soir, il n’y a pas de
danger. Vous ne vous prodiguez pas comme ça deux jours de suite, vous. Baisez-moi,
baisez-moi et aimez-moi ou sinon je vous tue pour de bon. Je n’ai plus que 9 jours et demi pour avoir quelque chose de bien bon et de
bien doux à baiser et à adorer4. C’est encore bien long mais ça vient. En attendant, je
t’aime de toute mon âme et de tout mon cœur, mon Toto chéri. Je voudrais baiser tes
chers petits pieds. Je t’aime.
Juliette
1 L’imprimerie Béthune et Plon est chargée de tirer les deux volumes du Rhin que Hugo vient de terminer et qui doivent paraître début 1842. Le paquet contient probablement les toutes dernières épreuves de la Préface.
2 Claire est pensionnaire d’un établissement de Saint-Mandé depuis 1836.
3 Tous les jeudis ont lieu les séances publiques à l’Académie et Hugo n’en manque jamais une seule. Quant à la séance particulière qui aura lieu le lendemain, le 23 décembre 1841, il s’agit de l’élection de Alexis de Tocqueville au fauteuil 18, en remplacement du défunt comte Lacuée de Cessac. Il sera reçu par le comte Molé le 21 avril 1842. Le nombre des votants était de 31, la majorité de 16. Au premier tour de scrutin, M. de Tocqueville a obtenu 15 voix, M. Vatout 9 et M. Aimé Martin 7. Au deuxième tour, Tocqueville a réuni 21 suffrages, Vatout 8 et Aimé Martin 2 (Annuaire historique universel ou Histoire politique pour 1841, rédigé par MM. V. Rosenwald et H. Desprez sous la direction de M. C. L. Lesur, Paris, 1842, p. 257).
4 À l’occasion de la nouvelle année, Hugo écrit toujours à Juliette une lettre qu’elle conserve précieusement dans le Livre rouge, et elle aime faire le décompte des jours qui la séparent des cadeaux qu’elle attend.
a « quelque ».
b « pris ».
c « ce ».
d « plutôt ».
« 22 décembre 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16347, f. 237-238], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8384, page consultée le 24 janvier 2026.
22 décembre [1841], mercredi soir, 5 h. ¼
Je viens d’envoyer chercher un garde-vue, le mien était tout à fait hors de service. Je vous ai fait acheter un savon que je VOUS DONNERAI et que vous n’aurez pas volé, Dieu merci. C’est propre, n’est-ce pas, COCHON de FRANÇAIS, la manière dont vous vous conduisez avec moi ? C’est gentil, n’est-ce pas, REGARDEZ UN PEU VOIR, je vous attends depuis ce matin et voilà comme vous venez. VOUS ÊTES UN FIER GUEUX1. Il n’y a cependant pas d’Académie ni de rien du tout aujourd’hui, c’est pour cela que vous vous empressez de me tourner les talons. Si j’en faisais autant de mon côté, qu’est-ce que vous diriez, monstre ? Toujours est-il que je bisque et que je rage2 depuis un bout de l’année jusqu’à l’autre et que je trouve ce genre-là fort monotone. Je voudrais en changer, ne fût-cea que pour voir la différence qu’il y a entre s’embêter à mort ou être heureuse à la journée. Je sais bien que vous allez me dire votre refrain éternel : - JE TRAVAILLE, mais je sais aussi qu’il y a bien des moments de repos que vous pourriez me donner sans vous gêner et que vous donnezb à des curieux et à des indifférents. Ne dites pas non parce que vous mentiriez inutilement, mais tâchez de m’aimer comme autrefois et vous trouverez le temps de me le prouver. Je vous aime, moi, comme jamais homme n’a été et ne sera aimé par une femme comme vous par moi. Ceci est la vérité, mon amour, comme Dieu la voit. Je t’aime de toute mon âme.
Juliette
1 Réplique de don César, alors qu’on l’arrête, à don Salluste dans Ruy Blas, acte IV, scène 8 : « Vous êtes un fier gueux ! ».
2 Citation de la chanson « Bisque, bisque, rage ».
a « fusse ».
b « donner ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
