« 28 juin 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16355, f. 203-204], transcr. Mylène Attisme, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11719, page consultée le 25 janvier 2026.
28 juin [1844], vendredi matin, 11 h.
Bonjour, mon Toto adoré, bonjour, mon bien-aimé chéri. Comment vas-tu ce matin ?
As-tu terminé ton affaire avec ces messieurs1 ?
Je compte bien là-dessus pour avoir un peu de bon temps. Je ne t’ai pas vu depuis
hier
7 h. mais aussi je suis bien triste et bien désœuvrée. Je cherche autour de moi comme
une chienne à qui on a pris ses petits.
J’ai fait ce que tu m’as dit, j’ai
éteint ma lampe à minuit et à 2 h. du matin, j’étais réveillée. J’ai été très
longtemps sans me rendormir et puis, enfin, à 4 h. ½, je me suis encore éveillée.
Tous
ces réveils étaient entremêlés de mauvais rêves. Voilà comment j’ai passé ma nuit.
Si
je t’avais vu, cela ne serait pas arrivé, j’aurais dormi comme un sabot et j’aurais
fait de beaux rêves. Vous voyez bien que c’est votre faute, vilain méchant. J’attends
ton arrivée avec bien de l’impatience, Dieu sait quand tu viendras. Cependant je ne
connais pas de plus affreux supplicea que d’attendre et ce suppliceb, je l’ai tous les jours. Je me dis pour me consoler que ce
n’est pas ta faute, que tu travailles et que tu m’aimes. Ai-je raison, mon Victor
adoré ? M’aimes-tu bien vrai, bien vrai ? Si cela est, sois béni, je suis la plus
heureuse des femmes et tous les supplicesc du monde ne sont rien auprès du bonheur d’être aimée de toi.
Je baise tes chers petits pieds.
Juliette
1 À élucider.
a « suplice ».
b « suplice ».
c « suplices ».
« 28 juin 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16355, f. 205-206], transcr. Mylène Attisme, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11719, page consultée le 25 janvier 2026.
28 juin [1844], vendredi soir, 4 h. ¾
Quel bonheur, mon cher petit bien-aimé, je vais enfin passera quelques doux instants avec toi. Je voudrais que Neuilly1 fûtb au bout du monde, je serais plus longtemps heureuse. Enfin, si peu que ce soit, je suis trop heureuse d’en profiter, je ne me plains pas, au contraire, je crie bien haut mon « Quel bonheur !!!!! ». Je regarde déjà la pendule et je la trouve bien paresseuse : au gré de mon désir, je ne serai jamais assez tôt partie et je serai toujours bien trop tôt revenue. Ô, si j’étais fée, quelle petite soirée de 99 ans je me donneraisc ce soir ! C’est injuste que je ne le sois pas, un amour comme le mien devrait avoir cette puissance-là : à quoi sert d’aimer comme je t’aime pour être une pauvre vieille Juju comme uned autre ? En vérité, ça n’en vaut pas la peine. Taisez-vous, je vous dis que c’est injuste, mon beau Pécopin2. Vous vous en fichez, vous, parce que vous avez un talisman qui vous fait toujours beau et jeune mais moi qui suis une vieille Bauldour toute glabre et toute griffagne, je suis très mystifiée et je me révolte contre les injustices du sort qui donne tout à vous et rien à moi. Si jamais je l’attrape, ce coquin de sort, il aura affaire à moi. En attendant, je bisque, je rage. Je vous attends et je vous aime de toute mon âme.
Juliette
1 Juliette accompagne Hugo qui se rend chez le roi.
2 Allusion à la légende du beau Pécopin et de la belle Bauldour, racontée par Victor Hugo dans Le Rhin.
a « passé ».
b « fut ».
c « donnerai ».
d « un ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’ennuie, et commence à se plaindre de voir Hugo moins souvent, sans savoir qu’il a entamé une liaison passionnée avec une autre femme.
- Début octobrePetit voyage avec Hugo.
