« 27 mars 1850 » [source : MVH, α 8355], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12606, page consultée le 24 janvier 2026.
27 mars [1850], mercredi matin, 8 h.
Bonjour, bien-aimé, bonjour mon Toto adoré, bonjour, je t’aime, bonjour. Cache ton
nez sous tes couvertures, mon pauvre petit homme, car il fait bien froid et tu
pourrais t’enrhumer encore. À ce sujet je te dirai, mon cher bien-aimé, d’user très
sobrement de la gomme, surtout avec la disposition à l’échauffement que tu as dans
ce
moment-ci. Hier je remarquais que tu en mangeais beaucoup trop souvent. Je t’assure,
mon petit homme, qu’il faut user plus modérémenta de cet adoucissant. Un bon lait de poule dans ton lit le
soir, une bonne petite tasse de tisaneb le matin auraient mieux fait pour ton rhume que cette gomme
sèche toute seule. Tu devrais t’en servir comme boisson à tes repas en en faisant
dissoudre dans de l’eau. Je rage de te sentir souffrant sans pouvoir te soigner. C’est
un de mes regrets les plus vifs et les plus amers que de ne pouvoir pas te servir
et
veiller sur toi comme une mère sur son enfant, comme une pauvre servante dévouée sur
son maître. Tu aurais besoin maintenant d’une sollicitude attentive et vigilante pour
ménager ta santé et tes forces dont tu uses immodérémentc et sans te soucier de ce qui
peut les conserver et les réparer.
Mais à quoi bon te dire tout cela ? je ne
peux pas d’ici mettre utilement mes conseils à profit et tu es beaucoup trop occupé
d’autres choses pour songer à toi. Il faut que je me résigne à te savoir souffrant
loin de moi et manquant par ta négligence et ton insouciance de tout ce qui peut te
soulager et te guérir. Ainsi pas de vêtements appropriés aux variations de la
température et aux saisons, pas de feu quand tu travailles la nuit, pas d’heure pour
tes repas, pas d’hygiène pour combattre les mauvais effetsd de l’excès de travail. Il faut vraiment
que tu sois de fer pour avoir résistée jusqu’à présent à
cette vie dévorante et négligée. Mais, mon pauvre adoré bien-aimé, si tu n’y prends
pas garde tu finiras par user ta santé et ta vie d’une manière irréparable. Penses-y,
mon doux et courageux adoré, et ménage-toi, soigne-toif et conserveg moi ta santé qui est ma joie et mon bonheur.
Juliette
a « modéremment ».
b « tisanne ».
c « immodérémment ».
d « effet ».
e « résité ».
f « soignes-toi ».
g « conserves ».
« 27 mars 1850 » [source : MVH, α 8356], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12606, page consultée le 24 janvier 2026.
27 mars [1850], mercredi midi
C’est donc bien vrai que je ne te verrai pas encore aujourd’hui, mon Victor ? Et
cela grâce à mon affreuse galea. Car,
très certainement, si je pouvais t’accompagner jusqu’à la porte de l’assemblée tu
ne
me laisserais pas seule ici comme un pauvre chien oublié. Que le diable emporte ma
galeb et celle qui l’a faitc sortir. Sans cette somnambule1 et son traitement
absurde, je ne serais pas condamnée à rester chez moi quand je pourrais t’accompagner
tous les jours. Encore si je pouvais espérer que cela aboutira à quelque chose de
beau, je pourrais peut-être prendre patience dans l’espoir de t’éblouir et de te faire
reprendre goût à moi. Mais, outre que je n’ai qu’une confiance très médiocre dans
les
remèdes de cette endormie, le froid s’oppose tout à fait à la guérison de ce genre
de
maladie. Ainsi je souffre en pure perte et les privations de te conduire tous les
jours et l’ennui de ne pas bouger de chez moi, sans parler du reste. Tout cela n’est
rien moins qu’amusant, je t’assure, et il ne faudrait pas me prier beaucoup pour me
croire la plus malheureuse des femmes.
J’espère que tu viendras travailler ce
soir auprès de moi comme tu le fais depuis deux jours ? Sans cette perspective de
RABIBOCHAGE je ne sais pas ce que je deviendrais.
Pauvre adoré, comment vas-tu
aussi toi ? Est-ce que tu tousses toujours autant ? Et ton autre indisposition te
fait-elle encore souffrir ? Voilà un temps aussi qui a l’air fait exprès pour
prolonger tous les maux et pour en créer d’autres. Tâche de te dérober à sa mauvaise
influence en te couvrant bien, en ne te fatiguant pas trop et en te soignant beaucoup.
Pense à moi, mon Victor adoré, et ne fais pas d’imprudence. Tâche de venir de bonne
heure. J’y compte et je me fais une sorte de courage et de patience avec cet espoir.
D’ici là, je te suis de la pensée, je te couvre de baisers, je t’enveloppe de
tendresse et de sollicitude. Je voudrais te faire une enveloppe d’amour imperméable
à
tous les maux et à toutes les séductions.
Juliette
1 Pour soigner sa gale, Juliette est allée le 6 mars consulter une « somnambule » : à la suite des travaux de Mesmer, les médecins avaient pratiqué non sans succès le « somnambulisme magnétique », que nous appelons hypnose, avant d’y renoncer, laissant le champ libre à des charlatans.
a « galle ».
b « galle ».
c « faite ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
