31 octobre 1850

« 31 octobre 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 311-312], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12668, page consultée le 09 mai 2026.

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Bonjour, bien-aimé ! Bonjour, je t’aime et vous ? Je vous permets de ne pas répondre et je pousse la bonhommie jusqu’à sous-entendre que vous m’aimez tout plein et puis encore. Pendant que vous dîniez en ville hier, moi je dînais en tête à tête avec ce pauvre Vilain qui est toujours très triste. La soirée tout entière s’est passée à parler de cette pauvre Eugénie1. Il aurait voulu pouvoir aller à Rouen pour se distraire de cette préoccupationa douloureuse mais Visconti2 s’y oppose à cause du temps qu’il a déjà perdu. Voilà, mon adoré petit homme, le seul sujet de conversation que nous ayons eu pendant quatre heures, ce qui a fait pour moi une soirée assez triste. Je ne m’en plains pas car je comprends et je partage les regrets de ce pauvre Vilain. Mais j’ai de mon côté des souvenirs si douloureux que tout ce qui me les rappelle me fait mal.
Il est convenu qu’il viendra dîner avec moi une fois par semaine le mercredi excepté le cas d’invitation ce jour-là. Quant à aller dîner chez Mme de Montferrier, je le préviendrai la veille du jour où j’irai et il s’y rendra de son côté le dimanche et deux jours de la semaine exceptés. Quant à moi, mon petit homme, je n’irai que dimanche prochain et après ta fumigation si tu veux bien le permettre. J’ai trop à cœur ta guérison avant l’ouverture de la session pour négliger toutb ce qui peut la favoriser et l’accélérer. Aussi aujourd’hui vous aurez la bonté de revenir prendre votre fumigation après l’Académie. C’est convenu, taisez-vous et laissez-vous faire, OBÉISSEZ. Je suspecte, entre nous, votre fameux dîner improvisé. Je trouve que Girardin cumule ? un peu trop les fonctions Chaumontel avec ceux de PUBLICISTE et d’homme politique. Je désire qu’il laisse ce soir au carabinier de Charles, quoiqu’il ne soit pas amusant, voirec même à Môsieur le Maire qui n’est pas plus drôle afin de ne pas me déranger de mes habitudes. Que chacun fasse son métier et les Toto seront bien gardés. Baisez-moi, taisez-vous et venez de bonne heure pour faire le mien.

Juliette


Notes

1 Les obsèques d’Eugénie ont eu lieu le 24 octobre 1850.

2 À identifier.

Notes manuscriptologiques

a « préocupation ».

b « tous ».

c « voir ».


« 31 octobre 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 313-314], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette , in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12668, page consultée le 09 mai 2026.

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Je suis toujours dans mon lit, mon petit homme, mais j’en sortirai dès que j’aurai fini mon gribouillis. De votre côté vous êtes peut-être aussi dans le vôtre, ce qui rend la chose assez bête, de charmante qu’elle serait si nos deux têtes étaient sur le même oreiller, MODESTIE à part. Vous avez M. Lebey1 à déjeuner, n’oubliez pas que vous avez encore l’Académie. Je vous attends pour vous y conduire. Je me tiendrai sous les armes à cette intention. Tâchez que ce ne soit pas inutilement. En attendant, n’oubliez pas de vous gargariser. Je ne sais pas si vous avez encore du gargarisme chez vous mais il y en a une bouteille presque entière à la maison. Je voudrais tant que tu sois guéri d’ici à quinze jours qu’il n’y a pas de chose que je ne ferais pas pour cela si tu voulais t’y prêter. Malheureusement tu ne me secondes pas du tout, ce qui rend la cure très longue et très difficile. Cependant tu devrais y penser sérieusement maintenant que le temps approche où tu seras forcé de parler. Je te demande pardon de tant insister au risque de t’ennuyera superlativement mais c’est si nécessaire que tu te guérissesb d’ici à l’ouverture de la Chambre que je ne peux pas m’empêcher de te le dire depuis le matin jusqu’au soir2.
Pauvre bien-aimé, comment as-tu passé la nuit ? Ta cautérisation t’a-t-elle fait autant de mal que la dernière fois ? Tu me diras cela tantôt. Tu me diras aussi s’il y avait beaucoup de femmes… politiques chez Girardin et si la polémique a été vive entre elles et vous, et à quelle heure tu es rentré. Jusque-là je m’en tiens à toutes les suppositions qui peuvent me déplaire le plus et je rage de confiance pour m’entretenir le cœur et l’esprit. Décidément je suis une pauvre Juju destinée de tout temps par la nature à servir aux expériences escargotiques, sympathiques et cornatiques de vos études anatomiques, psychologiquesc, télégraphiques, et drolatiques que vous faites sur les Olympes et les Polémas de tousd rangs et de toutes couleurs3. C’est honorable mais peu amusant. Je demande à changer d’emploi sans augmentation de salaire.

Juliette


Notes

1 À identifier.

2 La rentrée de la Chambre doit avoir lieu le 11 novembre 1850.

3 Les « escargots sympathiques », dont parle Juliette sont une invention répercutée depuis plusieurs années par la presse comique. Selon Jules Allix, il suffisait que deux escargots s’accouplent pour rester sous l’influence sympathique l’un de l’autre. Vingt-quatre escargots correspondants aux lettres de l’alphabet, qui avaient été accouplés, devaient permettre une communication télégraphique économique. En tapant sur l’un, son partenaire devait réagir, quelle que soit la distance. (Blewer, p. 138.)

Notes manuscriptologiques

a « ennuier ».

b « guérisse ».

c « psycologiques ».

d « tout ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle

  • 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
  • 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
  • 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
  • 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
  • 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
  • 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.