« 22 septembre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16360, f. 310-311], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12205, page consultée le 26 janvier 2026.
22 septembre [1845], lundi matin, 8 h. ½
Bonjour, mon Toto bien aimé, bonjour, mon adoré petit Toto, comment
vas-tu ce matin ? Comment m’aimes-tu ? Moi je vais bien et je t’aime de
toutes mes forces. J’ai déjà fait ton eau pour les yeux et ton houblon
est sur le feu. Je dis déjàfait parce que je me suis couchée à minuit
hier et que je ne me suis pas levée si tôt que d’habitude. Quand tu
viendras, ton houblon sera passé et froid. Aujourd’hui en sortant, je
commanderai des petits paquets chez le pharmacien. Tout à l’heure
j’écrirai à Brest. Je commence à croire que, non seulement ces braves
gens n’ont pas reçu mes abricots, mais encore qu’ils sont malades, ce
qui serait très malheureux de toute façon, après la perte de leur petit
garçon et les maladies successives qu’ils ont euesa cette année1.
Cher bien-aimé adoré, heureusement tu es
guéri, toi. Je n’ai plus d’inquiétude de ce côté-là, Dieu merci. Pour
fêter ta guérison, je compte sur vendredi et
samedi prochain2. Ne va pas me
manquer de parole, mon Victor chéri, car je crois que j’en serais malade
sérieusement à mon tour. Tu sais depuis combien de temps je soupire
après ces deux journées de bonheur ? Il m’est impossible maintenant
d’attendre plus longtemps. Aussi j’y compte, j’y compte plus que sur le
paradis dans lequel je n’entrerai probablement jamais. Tu dois revenir
tantôt, j’espère que tu déjeuneras demain avec moi. Voilà bien des jours
que tu me voles. Tu m’avais promis, qu’est-ce que tu ne promets pas, de
faire tous tes déjeuners à la maison pendant
le temps qu’on serait à Saint-James3. Quelle déception
avec toutes les autres. Heureusement que j’ai mon vendredi et mon samedi
pour me rabibocher, ce qui fait que je vous pardonne et que je vous
baise bien fort.
Juliette
1 Gustave Koch, troisième fils de Renée et Louis Koch, né le 13 novembre 1837, est mort le 18 mai 1845. Puis leur fille aînée, Louise, a eu une angine.
2 Ils ne passeront qu’une seule journée ensemble. Le vendredi 26 septembre, Victor Hugo emmène Juliette Drouet faire un pèlerinage aux Metz, pour revoir la petite maison où elle avait séjourné à deux reprises en 1834 et 1835.
3 La famille de Victor Hugo est en vacances à Saint-James.
a « qu’ils ont eu ».
« 22 septembre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16360, f. 312-313], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12205, page consultée le 26 janvier 2026.
22 septembre [1845], lundi soir, 6 h. ½
Je rentre, mon bien-aimé, et je trouve ton petit mot1 sur ma table. Mon premier mouvement a été de la joie, mon second de la tristesse, et puis enfin en me raisonnant beaucoup de la résignation puisque ce dernier sacrifice doit assurer deux jours2 de bonheur ainsi que tu me le dis dans ton cher petit gribouillis presque illisible. Nous sommes parties de la maison à 9 h., mais si j’avais pu espérer te voir à quatre heures et même à cinq, je t’aurais attendu. Tu ne sais pas, tu ne peux pas savoir quelle joie c’est pour moi que de te voir rien qu’une minute, c’est encore de la suprême joie. J’ai vu, mon pauvre petit maladroit, que tu avais été chercher un tesson de verre caché dans les chaudrons pour boire ta tisanea tandis qu’il y en avait un sur la fontaine et un magasin dans l’armoire. Vous êtes un charmant petit bêtab, voila ce que vous êtes. Vous avez aussi laissé entrer Fouyou qu’on a trouvé tête [à tête] avec la Cocotte et cela au grand ébahissement de Suzanne qui ne comprenait pas comment Fouyou avait fait pour passer à travers le trou de la serrure. Ta lettre, que j’ai trouvée sur ma table, a fait cesser l’anxiété de Suzanne qui croyait déjà que son chat était un sorcier. Malgré l’heure avancée à laquelle nous sommes sorties, nous avons été au Jardin des Plantes. Les bêtes distinguées étaient déjà cachées, au moment où nous allions voir les singes. Nous avons rencontré Mme Rivière, ses trois filles, sa sœur Eulalie avec son amie, Mme [Lelyon ?] et sa fille. Grande surprise et grande reconnaissance de part et d’autre. Je te conteraic cela en détailsd à la veillée. En attendant, je te dirai que j’ai refusé héroïquement d’aller manger une délirante soupe aux choux rue du Sabot, mais j’aurais craint ou de te contrarier, ou de t’inquiéter, ou surtout et par-dessus tout de manquer l’heure à laquelle tu viens le soir. Aussi j’ai refusé, mon adoré, mais ma vertu n’a pas trouvé sa récompense. Je compte beaucoup sur [mes deux ?] jours, sans cela je ferais une affreuse lippe d’ici là. Je te baise des millions de fois et je t’attends demain matin.
Juliette
1 Victor Hugo écrit ces quelques mots à Juliette Drouet : « Mon doux ange, je sacrifie ce soir pour assurer nos deux jours. Je mène Charlot là-bas ( ?(. À demain matin. Quel regret de ne pas te trouver ! J’aurais tant voulu t’embrasser. / À demain, mon âme ! » (Massin, t. VII, p. 848).
2 Ils ne passeront qu’un seul jour, le 26 septembre, dans la vallée de la Bièvre, aux Metz.
a « ta tisanne ».
b « petit bêtat ».
c « je te compterai ».
d « en détails ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
