« 28 février 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16373, f. 211-212], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette et Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10696, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 28 février 1853, lundi matin, 8 h. ½
Bonjour, mon petit Toto, bonjour, mon cher petit visionnaire, bonjour. Je comprends de reste maintenant vos insomnies car, rien
que pour avoir entendu ceta effroyable
récit de votre Dante1, je n’en ai pas dormi de la nuit et le peu de
sommeil que j’ai eu était rempli des souvenirs de votre enfer. Une chose m’étonne,
mon
pauvre sublime bien-aimé, c’est que tu ne sois pas foudroyé par ta propre poésie.
Il
semble que de telles pensées doivent faire éclater le cerveau qui les conçoit avant
d’être formulées pour l’esprit humain. Quant à moi, il m’est impossible d’embrasser
sans vertige toute l’étendue de ton génie à perte d’admiration. Dieu seul en connaît
toute la profondeur. Pour échapper au tournoiement de cette poésie à pic, je me
réfugie dans mon amour, le seul terrain de plain-pied sur lequel mon âme vous adore
sans broncher.
Cher petit homme, maintenant que [vous] êtes
hors de votre palais de Justice et que votre présidence de cour d’assisesb divine est terminée, avez-vous enfin
pu dormir une bonne nuit ? Ceci m’intéresse plus que je n’ose vous le dire et je
serais bien heureuse si vous aviez pu vous transformer en loir toute cette nuit. En
attendant, je baise le bout de vos grandes ailes, mon bel archange Justice.
Juliette
1 La Vision de Dante, poème écrit primitivement pour Châtiments, sera en définitive publié dans La Légende des siècles (III, 20).
a « cette ».
b « assise ».
« 28 février 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16373, f. 213-214], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette et Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10696, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 28 février 1853, lundi après-midi, 1 h.
Je n’espère pas te voir beaucoup encore aujourd’hui, mon bon petit homme, grâce à la vente des proscrits, car il est probable que tu seras au nombre des chalands allumeurs de cette petite foire (sans calemboura) et que tu y resteras jusqu’à la clôture ? Je trouve cela tout simple mais je ne m’en réjouis pas davantage. Heureusement que j’ai une consolation dans votre enfer1 et je vais en profiter sans désemparer. Dès que j’aurai fini, j’aviserai à faire des sachets noirs pour vos photographes bien que je ne sache pas où je prendrai le premier morceau de soie et la ouateb indispensable pour ce genre de sac. Mais l’amour ainsi que les plaqueurs ne connaissent pas d’obstacles et à ce compte-là je dois pouvoir fournir une et surtout plusieurs de ces poches noires si utiles aux daguerréotypeurs de Marine Terrace2. Aussi je vais me dépêcher de faire votre belle ouvrage pour m’occuper de résoudre le problème de faire beaucoup de choses avec rien. C’est égal, je n’aurais pas été trop fâchée si vous aviez pu venir me voir un peu avant ce soir, si j’en juge d’après la peine que j’ai en songeant que cela n’est guère probable, hélas !
Juliette
1 Copie du poème La Vision de Dante.
2 Charles et François-Victor Hugo, Auguste Vacquerie sont les photographes de Marine-Terrace.
a « calembourg ».
b « ouatte ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’inquiète des séances de spiritisme à Marine-Terrace, dont elle est exclue, et qui lui semblent des diableries.
- 6 septembreArrivée de Mme de Girardin chez les Hugo ; elle va initier ses hôtes aux tables parlantes à partir du 11 septembre.
- 21 novembreChâtiments.
