« 8 juin 1881 » [source : BnF, Mss, NAF 16402, f. 124-125], transcr. Caroline Lucas, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8138, page consultée le 05 mai 2026.
Paris, 8 juin 1881, mercredi, midi ½
Cher bien-aimé, il n’y a pas de Médard ni de Barnabé qui tiennent1, ni de fiche ni branle d’aucune sorte qui puisse empêcher
ma double restitus, celle d’hier et celle
d’aujourd’hui2,
d’arriver jusqu’à toi. C’est déjà bien assez irritant qu’elles soient en retard en
dépit de mon cœur toujours prêt à battre le plein de son amour, de son admiration
et
de son adoration pour toi. Mais depuis huit jours que ton livre a paru3, je ne sais
auquel entendre pour écouter la clameur de gloire qui s’élève autour de toi dans les
lettres, dans les journaux, dans les bouches et dans les cœurs.
Ce bruit
formidable comme le livre lui-même assourdit tous les autres bruits de la vie
domestique et déroute et désheurea
toutes les actions et tous les besoins. « C’est bête comme tout ce que je te dis
là »4
mais ma foi tant pis, je le dis tout de même car je n’ai pas le temps d’avoir de
l’esprit ni même le sens commun, plus rare qu’on ne croit.
Je ne sais pas
comment tu feras pour te tirer des candidatures Deschanelb et Charamaule5. À moins que, comme tu l’as fait hier à l’Académie, tu ne
prennes fait et cause pour le plus jeune contre le plus vieux. Je ne me permets pas
l’outrecuidance de te dire ce que je ferais si j’avais voix au chapitre, seulement
je
me risque à faire dans mon for intérieur des vœux pour ton Piou
Piou comme disait l’adorable Charles
en parlant de celui de Shakespearec qui était son frère. Je parle du Piou Piou6. « Je te dis tout cela comme je peux, à ma
façon »7 sans te demander de me dire que j’ai raison. D’ailleurs j’écris, je
gribouille, au galop de ma plume d’oie pour te porter ma folle élucubration avant
que
tu ne sois sorti de ta chambre et que Mme Lockroy ne soit à table. Cher adoré, je ris avec toi
parce que je suis joyeuse de ton triomphe sidéral, parce que tu te portes bien, parce
que tu es encore plus grand, plus admirable et plus sublime, si c’est possible, par
ton incommensurable bonté, que par ton immense génie, parce que je t’aime, parce que
je t’adore et que je te bénis.
[Adresse]
Monsieur Victor Hugo
1 Le 8 juin est la Saint-Médard, un « saint pluvieux » souvent invoqué dans la météorologie. Il est parfois associé à Saint Médard célébré trois jours plus tard, le 11 juin.
2 Juliette n’a pas écrit à Hugo la veille.
3 LesQuatre Vents de l’esprit est paru le 31 mai 1881.
4 Citation de Ruy Blas, Acte IV, scène 3 : « C’est bête comme tout, ce que je te dis là », dit don César au laquais.
5 Élection à un siège de sénateur inamovible suite au décès d’Émile Littré. Le sénat élira Deschanel le 23 juin 1881.
6 À élucider.
7 Allusion à cette réplique de la Reine à Ruy Blas : « Je te dis tout cela sans suite, à ma façon » (Ruy Blas, Acte III, scène 3).
a « désheures ».
b « Déchannel ».
c « Schaspeare ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
une partie de l’avenue d’Eylau est rebaptisée « avenue Victor Hugo ».
- 17 févrierMort de son beau-frère Louis Koch.
- 4 marsHommage du Sénat à Hugo.
- 31 maiLes Quatre Vents de l’esprit.
- 12 juilletUne partie de l’avenue d’Eylau est rebaptisée « avenue Victor Hugo ».
