« 2 mars 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16373, f. 217-218], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette et Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10524, page consultée le 25 janvier 2026.
Jersey, 2 mars 1853, mercredi matin 8 h.
Bonjour, mon bon petit homme, bonjour, mon pauvre lion traqué, bonjour, mon grand
proscrit, bonjour, mon sublime archange, bonjour. Je ne veux
pas que tu sois triste, ni même contrarié, de l’incident belgiquois. J’ai le
pressentiment que tu trouveras une combinaison meilleure que celle de Tarride1. Je t’en parle un peu comme les aveugles des
couleurs, qui les reconnaissent au contact. Moi c’est mon âme qui me sert de pierre
de
touche pour tout ce qui intéresse ta santé, ta gloire, ton bonheur et ta vie. Jusqu’à
présent elle ne s’y est point encore trompée et j’espère que cette fois encore elle
est dans le vraia en te prédisant une
prochaine et triomphante issue à cette affaire embrouillée par la lâcheté et la
stupidité belgesb.
En attendant,
je ne veux pas que tu sois contrarié parce que cela influe sur ta santé et sur ta
gaîté, les deux joies de ma vie. Maintenant, mon amour, souriez-moi et déridez votre
grand front, que je vous voie dans toute votre beauté et toute votre sérénité. Je
vous
défends d’ailleurs d’envahir mes attributions spéciales, qui sont à moi et par droit
de conquête et par droit de naissance. Et puis le guignon n’est pas fait pour vous, tu n’en asc pas besoin. Sur ce, baisez-moi et
soyez GEAI tout de suite ou je vous fiche des
bons coups.
Juliette
1 Jean-Baptiste Tarride, éditeur bruxellois. En 1852 il est associé à Dulau et Labroue pour la publication de Napoléon le Petit mais se fait remplacer au dernier moment par son confrère belge Mertens. En 1853, pressenti pour éditer Les Châtiments, il se retire du projet. Tarride est également en charge de la réédition des Œuvres oratoires de Victor Hugo, lequel se plaint de la lenteur du travail (envisagé au début de l’exil, le livre ne paraît qu’en août 1853) et de l’incompétence de la maison belge : « Il y a pas mal de fautes et de fautes funestes. Oui pour non, moins pour plus […] » cité par Jean-Marc Hovasse, Victor Hugo, t. II, Pendant l’exil I. 1851-1864, Éd. fayard, 2008, p. 176-177.
a « vraie ».
b « belge ».
c « tu n’en n’as ».
« 2 mars 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16373, f. 219-220], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette et Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10524, page consultée le 25 janvier 2026.
Jersey, 2 mars 1853a, mercredi après-midi, 1 h.
Voilà oùb j’en suis réduite de mon
papier, mais cela ne m’embarrasse pas autrement car je sais la manière de résoudre
le
problème de faire tenir un grand contenu dans un petit contenant, mon amour dans un
mot : je t’aime. Vous voyez qu’il me reste encore de la
place pour m’informer si Charles a donné ses
babouches chinoises ou si vous avez la chance de les lui PINCER à mon intention ?
Ce
serait la première fois que ma chance aurait trouvé chaussure à son pied. Ce phénomène
mériterait à lui seul d’immortaliser l’île de Jersey, et le Havre des Pas1 en particulier, mais je n’y crois pas
franchement, ce qui me dispense du reste de vous remercier.
J’en étais là de mon
gribouillis lorsque vous êtes arrivé et que vous m’avez confirmée dans la certitude
de
mon nez de carton, doublé de mystification, mais sans désolation, pas même de
crispation, encore moins d’horripilation, sans lesquelles j’ai l’honneur d’être et caetera pantouflesc.
Juliette
1 Le Havre des Pas : depuis les bassins du port de Saint-Hélier (capitale de Jersey) en direction du sud-est, nom donné au premier tronçon de six cents mètres de la route en terrasse au bord de la mer ; d’après L’History of Island du révérend père Falle, fondateur de la bibliothèque de Saint-Hélier et source principale de François Victor Hugo pour la Normandie inconnue. La dénomination est liée à la présence autrefois sur un petit rocher de la baie d’une chapelle catholique Notre-Dame-des-Pas où la Vierge était apparue, chapelle détruite au début du XVIIIe siècle. (Jean-Marc Hovasse, op. cit., p. 96-97.) Le logement de Juliette est situé le long de cette route.
a « 1852 ».
b « ou »
c « pantouffles ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’inquiète des séances de spiritisme à Marine-Terrace, dont elle est exclue, et qui lui semblent des diableries.
- 6 septembreArrivée de Mme de Girardin chez les Hugo ; elle va initier ses hôtes aux tables parlantes à partir du 11 septembre.
- 21 novembreChâtiments.
