4 décembre 1841

« 4 décembre 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16347, f. 175-176], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8366, page consultée le 25 janvier 2026.

Bonjour mon Toto chéri, bonjour mon amour. Comment allez-vous, mes deux petits Toto ? Bien, je l’espère, et dans cette conviction je vous baise tous les deux de tout mon cœur1. Ma préface est copiée2 et ma CORNICHE abattue, ce qui me permet d’ouvrir mes persiennes et par le soleil qui fait ce n’est pas à dédaigner3. Le sieur JACQUOT boude dans sa cage et ne veuta pas aller sur son bâton. Cet animal m’en veut des morsures qu’il m’a faites hier, ia ia monsire matame, il est son sarme. C’est CHISTE.
Je vous dirai, non pas à propos de Jacquot et de ses turpitudes, mais à propos de votre préface, que le petit ruisseau de la fin m’a transportéeb d’admiration4. Décidément, vous êtes un grand ACADÉMICIEN, ceci soit dit sans vous flatter. Baise-moi, toi, je t’aime mieux que Jacquot et je ne te SANGERAI pas.
J’attends ma péronnelle ce soir5 mais je vous attends et je vous désire tout de suite. Est-ce que vous ne pourrez pas venir encore aujourd’hui plus tôtc et plus longtemps que tous ces affreux temps derniersd où je vous ai à peine vu deux heures par jour, y compris la nuit, et où je n’avais pas le temps de vous aimer plein ma dent creuse ? C’est que ce régime n’est rien moins que SAIN et je commence à en avoir un bien plus qu’assez. Mon cher petit bien-aimé, je serais si heureuse si je pouvais être avec toi seulement une bonne petite journée entière. Tâche donc auparavant de commencer ta pièce6 de me donner cette joie, ne me faise pas redoubler cet affreux cap sans m’avoir donné une pauvre petite provision de bonheur FRAIS. Je t’en prie, je t’en prie. En attendant, je te baise et je te désire. Il fait bien beau aujourd’hui et je prendrais bien la clef des champs avec vous. Hélas !

Juliette


Notes

1 François-Victor Hugo, que Juliette surnomme « le petit Toto » ou « l’autre Toto », est un enfant de santé très fragile et il est malade depuis la veille. Il va développer une maladie pulmonaire très grave peu de temps après.

2 Hugo vient de terminer la rédaction des deux volumes du Rhin, de la Conclusion, et d’en achever la Préface.

3 La veille, des ouvriers ont démoli une corniche dans le haut du toit de l’immeuble, à la demande des locataires des étages supérieurs. Ceci a obligé Juliette à fermer ses persiennes pour éviter toute casse.

4 La métaphore du ruisseau conclut la Préface : « Pour ce qui est de ces deux volumes en eux-mêmes, l’auteur n’a plus rien à en dire. S’ils ne se dérobaient par leur peu de valeur à l’honneur des assimilations et des comparaisons, l’auteur ne pourrait s’empêcher de faire remarquer que cet ouvrage, qui a un fleuve pour sujet, s’est, par une coïncidence bizarre, produit lui-même tout spontanément et tout naturellement à l’image d’un fleuve. Il commence comme un ruisseau ; traverse un ravin près d’un groupe de chaumières, sous un petit pont d’une arche ; côtoie l’auberge dans le village, le troupeau dans le pré, la poule dans le buisson, le paysan dans le sentier ; puis il s’éloigne ; il touche un champ de bataille, une plaine illustre, une grande ville ; il se développe, il s’enfonce dans les brumes de l’horizon, reflète des cathédrales, visite des capitales, franchit des frontières, et, après avoir réfléchi les arbres, les champs, les étoiles, les églises, les ruines, les habitations, les barques et les voiles, les hommes et les idées, les ponts qui joignent deux villages et les ponts qui joignent deux nations, il rencontre enfin, comme le but de sa course et le terme de son élargissement, le double et profond océan du présent et du passé, la politique et l’histoire ».

5 Claire Pradier.

6 Hugo s’est engagé le 26 novembre à livrer à Buloz son prochain drame, Les Burgraves, pour février 1842.

Notes manuscriptologiques

a « veux ».

b « transporté ».

c « plutôt ».

d « dernier ».

e « fait ».


« 4 décembre 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16347, f. 177-178], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8366, page consultée le 25 janvier 2026.

Il vient de se passer, ou plutôt il s’est passé tantôt une scène des plus sanglantesa entre moi et Jacquot. Figure-toi que ce féroce animal, après avoir bien longtemps hésité à monter sur son bâton, est enfin alléb dessus. À peine a-t-il été près de mon lit qu’il est descendu avec une fureur inouïec se jeter sur mon bras et sur ma figure si je l’avais laissé faire. Je lui ai donné force giffes comme tu le pensesd bien et le résultat, c’est qu’il s’est sauvé à travers la chambre et que Suzanne et moi l’avons fait rentrer dans sa cage où il est depuis comme un être féroce et stupide. Voilà le résultat de ces mamours amorçantes d’il y a deux jours. Décidément, je le renverrai à son auguste maîtresse1 pour peu que ceci se renouvelle encore une fois. Maintenant, parlons d’autre chose plus intéressante.
Comment va notre petit Toto ? Je ne te vois et je me figure que c’est que ce pauvre petit est plus souffrant. Je voudrais bien te voir, mon Toto, pour savoir au juste ce qui en est. J’ai encore oublié la date d’une reconnaissance à renouvelere qui échoitfdemain, dimanche 5 décembre, et qu’il n’est plus temps de renouvelerg aujourd’hui. Heureusement que la somme du prêt n’est pas énorme, 48 F., mais c’est encore trop. Je n’ai plus d’argent non plus, il faudra que tu m’en donnes un peu ce soir. Baise-moi en attendant, mon Toto. Pense à moi et viens vite, je suis tourmentée en pensant que ce cher petit garçon peut être plus souffrant aujourd’hui. Dépêche-toi, je t’en prie mon adoré.

Juliette


Notes

1 Laure Krafft, qui l’a offert à Juliette.

Notes manuscriptologiques

a « sanglante ».

b  « aller ».

c  « inouï ».

d  « pense ». « échoie ».

e « renouveller ».

f « échoie ».

g « renouveller ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.

  • 7 janvierÉlection à l’Académie française.
  • 3 juinRéception à l’Académie française.
  • Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.