« 1 décembre 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16347, f. 165-166], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8362, page consultée le 27 janvier 2026.
1er décembre [1841], mercredi soir, 8 h. ¼
Mon pauvre bien-aimé, avec les meilleurs intentions du monde, je trouve moyen d’être
la plus maussade et la plus désagréable femme qu’il y ait au monde. Pourquoi ? Parce
que je t’aime trop. Rien au premier abord ne me contrarie plus que la pensée de
n’avoir rien à te donner à souper quand il te plaît de prendre à l’improviste ma
cuisine d’ordinaire assez sordide et peu approvisionnée. Ensuite, le second mouvement
est le plaisir de t’avoir une minute plus tôt et de faire bon marché, sinon de ton
appétit, du moins de la fricassée à laquelle tu as le bon estomac et le charmant
esprit de ne pas tenir. Aussi, mon bon adoré, pourvu que tu viennes ce soir et que
tu
viennes de bonne heure, eussesa-tu les
dents longues comme mon doigt, je te recevrai avec joie et je te donnerai sans remords
et sans scrupules tous les vieux rogatons qui traînent dans le buffet. Ce ne sera
toujours que tant pire pour toi et tant mieux pour moi et je ne vois pas pourquoi
j’aurais le droit d’être plus difficile pour toi que toi-même. Ainsi c’est dit, je
serai la plus aimable des Juju, parole d’honneur, si tu viens souper ce soir et si
tu
as bien faim. À propos de faim, je n’ai pas encore dînéb parce que j’ai voulu copier ton intercalationc auparavant1. J’ai en outre compté ma dépense et puis j’ai reçu une lettre de ma
péronnelle sur papier ébouriffant2. D’ailleurs, ma
pendule avance d’une demi- heured comme vous savez3
et nous avons déjeuné tard.
Pauvre bien-aimé, j’ai honte quand je pense à la
scène ridicule que j’ai faite tantôt à propos de ces livres et de ces journaux mais
vraiment, si tu savais combien c’est vrai que le froissement du papier m’est
insupportable, tu m’excuserais et tu me pardonnerais les absurdes accès que cela
détermine en moi chaque fois que je suis forcée de toucher des monceaux de vieux
journaux pour les trier et les plier4. Toi si doux, si patient, si admirablement organisé, tu n’as pas de
ces hideux grincements de dents et de ces stupides impatiencese qui vous défigurent et vous rendent
odieux à vous-même et aux autres. Pardonne-moi, mon cher amour, et aime-moi malgré
tout ce que j’ai de maussade et d’insupportable. Je t’aime tant, moi, et du fond de
l’âme, qu’il faut que tu m’aimes aussi si tu ne veux pas que je meure.
Juliette
1 Hugo vient de terminer la rédaction des deux volumes du Rhin, de la Conclusion, et il est en train d’en rédiger la Préface.
3 C’est probablement un choix de Juliette Drouet (il s’agit parfois d’une heure ou de trois quarts d’heure), puisqu’elle le rappelle à de nombreuses reprises, et ce depuis plusieurs années (voir les lettres du 21 décembre 1840, 21 et 22 janvier, 22 et 27 mars 1841).
4 Tâche exigée par Hugo, et que Juliette considère comme une corvée (voir par exemple la lettre du 16 mars 1841).
a « eusse ».
b « dîner ».
c « intercallation ».
d « demie heure ».
e « impatience ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
