« 16 décembre 1847 » [source : MVH, α 8015], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4420, page consultée le 24 janvier 2026.
16 décembre [1847], jeudi matin, 8 h. ½
Bonjour, mon Victor adoré, bonjour, mon Toto, bonjour mon amour. Je ne veux pas que
tu te préoccupesa de mes
roupilleries. Laisse-moi m’en tirer comme je veux et ne te fais pas de cette stupide
mécanique une affaire et un souci. C’est bien assez, c’est bien trop déjà mon Dieu
de
ton travail sans ajouter mes somnambuleries. Ainsi je vous défends absolument de vous
en mêler, si ce n’est pour me donner de quoi m’empêcher de dormir, c’est-à-dire de
la
copie. Autrement taisez-vous et laissez-moi pioncer à ma
guise.
Je te promets, mon cher petit bien-aimé, d’être bien raisonnable et bien
courageuse tantôt. Ne suis-je pas forte de ton amour ? N’est-ce pas lui qui m’a
soutenue dans l’affreux malheur qui m’a frappée1 ? Sans lui je n’aurais pas pris la peine de lutter contre mon
désespoir. Tout ce que j’ai de résignation, c’est à lui que je le dois. Tout ce que
j’ai de bonheur, c’est toi qui me le donnes. Tout ce qui fait la vie douce, tout ce
qui fait espérer, tout ce qui console et tout ce qui ravit c’est toi, toi seul qui
me
le donnes. Aussi je t’aime de tous les amours à la fois et je remets mon âme entre
tes
mains2.
Je tenais à faire cette visite à M. le curé3 avant la fin de l’année. Pense que depuis le jour de
l’exhumation de cette pauvre enfant4 je n’y suis pas allée. Voici une époque à
laquelle on a coutume de s’acquitter de tous les devoirs de politesse et de
reconnaissance et j’en profite pour remercier du fond du cœur cet excellent homme
de
tout ce qu’il a fait pour mon enfant et pour moi.
Je t’aime mon Victor.
Juliette
1 La mort de sa fille Claire Pradier, le 21 juin 1846.
2 Citation de l’évangile selon Luc, XXIII-46.
3 Le curé de Saint-Mandé.
4 Claire avait d’abord été inhumée à Auteuil, puis après la découverte de ses dernières volontés transférée à Saint-Mandé, le 11 juillet 1846.
a « préocupe ».
« 16 décembre 1847 » [source : MVH, α 8016], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4420, page consultée le 24 janvier 2026.
16 décembre [1847], jeudi midi
Le meilleur moyen pour moi, mon bien-aimé, de prendre du courage pour cette
douloureuse visite, c’est de penser à toi, de t’aimer et de te le dire. C’est pour
cela que je ne veux pas partir avant de t’avoir écrit. J’aurais voulu ne pas m’en
aller avant de t’avoir vu, mais je n’aurais pas eu le temps d’aller à Saint-Mandé
dans
l’intervalle de t’aller chercher chez Mlle Féau. Il a donc fallu que je renonce à te voir une
minute, à mon grand regret, pour remplir ce pieux devoir de reconnaissance que je
dois
à M. le curé. Peut-être ne le trouverai-je pas car je sais qu’il vient assez souvent
à
Paris, mais j’aurai fait ce que j’aurai dû pour lui prouver que je n’oublie pas tout
ce qu’il a fait pour moi.
Je n’ai pas pu te parler de nos affaires hier et
peut-être ne le pourrai-je pas encore aujourd’hui. Je prends le parti de t’écrire
où
j’en suis. J’avais 90 F. dans le
sac mais Mme Sauvageot m’ayant fait prier par sa fille de lui donner un acompte, je
lui ai donné 25 F. J’ai deux
reconnaissances à renouvelera
aujourd’hui, dont le capital s’élève à 170 F. J’ai pris pour cela 15 F. à Suzanne à qui
je dois déjà 45 F. Dans deux jours
j’aurai son mois à payer. Tu vois, mon Toto, où j’en suis de mes finances. Je t’en
préviens pour ne pas te surprendre brusquement par des chiffres effrayants.
Maintenant que je t’ai tout dit, je te baise, je t’aime et j’attends tantôt avec
impatience. Mon Toto bien-aimé je vous adore, je pense à vous et je tâche de n’être
pas triste. Victor tu es ma force et mon bonheur.
Juliette
a « renouveller ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.
- 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
- 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
- Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
- 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
- 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
- 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.
