« 15 décembre 1847 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1847/74], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12502, page consultée le 24 janvier 2026.
15 décembre [1847], mercredi matin, 9 h.
Bonjour mon Toto, bonjour toi que j’aime, bonjour vous que j’adore. Bonjour depuis
la tête jusqu’aux pieds, depuis la bouche jusqu’à l’âme, bonjour, santé, joie et
bonheur à toi et à tous les tiens. Je ne sais pas encore si je pourrai sortir,
toujours à cause de mes douleurs. Cependant j’ai moins mal à la tête ce matin mais
je
n’ose pas m’y fier car voilà plusieurs jours qu’il augmente vers le soir1. Je crois pourtant que le fameux topique2 d’hier aura fait son effet, je l’espère et
je le veux. Il serait trop injuste que ce qui fait tant de bien au cœur n’en fasse
pas
au corps, ce serait ILLOGIQUE, par conséquent cela ne se peut pas.
Cher adoré
bien-aimé, c’est une bien pieuse et bien charmante pensée que tu as euea de demander à Dieu de nous emporter
ensemble dans le même moment. Je n’aurais pas osé le lui demander moi parce que je
ne
me reconnais pas le droit d’associer ma vie si insignifiante avec la tienne si
nécessaire à tout le monde, mais je te remercie du fond de l’âme d’avoir eu la
générosité de le faire de toi-même. Tout ce que la reconnaissance la plus tendre peut
ajouter à l’amour le plus ardent, je le fais depuis hier et je supplie le bon Dieu
d’avoir égard à ton désir et de me laisser vivre autant que toi, c’est-à-dire bien
longtemps.
Je voudrais être à ce soir et n’avoir pas mal à la tête pour rester
auprès de toi. J’ai honte de me coucher comme je le fais et cependant il m’est
impossible de faire autrement quand j’ai ces douleurs de tête si vives. C’est le
cercle vicieux dont tu parlais et qu’il n’est pas en mon pouvoir de rompre. J’espère
que tu auras été plus habile que moi et que tu y auras fait une large brèche hier.
Juliette
1 Juliette présente depuis plusieurs jours des symptômes grippaux.
2 Médicament qui agit uniquement à l’endroit où il est appliqué, sur la peau ou sur une muqueuse.
a « eu ».
« 15 décembre 1847 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1847/75], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12502, page consultée le 24 janvier 2026.
15 décembre [1847], mercredi midi
Ne vous fâchez pas, mon petit homme, mais je ne sortirai pas encore aujourd’hui. Je
sens que je suis en train de me guérir les flancs et je ne veux pas retarder ma
guérison en marchant. Demain il sera assez temps de sortir et rien au monde ne saurait
m’en empêcher. Pour aujourd’hui je me repose.
Je regrette bien, mon Toto, que tu
n’aies pas pu me lire quelque chose hier car je me serais mise à copier aujourd’hui,
ce qui m’aurait fait grand plaisir et grand bien. Je sens bien d’un autre côté que
tu
es trop occupé pour me donner ce bonheur, ce qui n’empêche pas mes regrets, au
contraire. Si je ne craignais pas de me priver du bonheur de t’entendre lire toutes
ces admirables choses, je t’aurais prié de me laisser copier et déchiffrer le
manuscrit en même temps1. Mais, je te le
répète, ce moyen ne me satisfait qu’à demi, c’est pour cela que je n’insiste pas
davantage auprès de toi pour que tu y consentes. J’aime encore mieux attendre à tout
prendre, espérant que tu auras prochainement un temps de repos qui te permettra de
me
donner de la copie. Pauvre doux bien-aimé, pauvre travailleur infatigablea, mon sublime ouvrier, je baise
tes pieds en signe de dévotion et d’amour. Plus je t’aime et plus je t’aime, plus
je
t’admire et plus je te trouve grand et plus je t’adore. Je voudrais être poète pour
te
dire dignement tout ce que j’ai d’amour dans le cœur, malheureusement ce souhait ne
sera jamais accompli et je me résigne à te dire tout bonnement que tu es le charme
de
mes yeux, la joie de mon cœur et le bonheur de mon âme.
Juliette
1 Voir la lettre de la veille : Juliette a demandé à Hugo de lui lire Jean Tréjean (premier état des Misérables) pour l’aider à guérir plus vite.
a « infatiguable ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.
- 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
- 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
- Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
- 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
- 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
- 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.
