« 13 juin 1836 » [source : BnF, Mss, NAF 16327, f. 156-157], transcr. Isabelle Korda, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5896, page consultée le 25 janvier 2026.
13 juin [1836], lundi matin, 8 h. ½
Bonjour mon cher adoré, comment vas-tu ce matin ? Moi je ne vais pas du tout. J’ai
passé une bonne partie de la nuit à pleurer. Je ne te fais pas de reproche, je crois
bien que tu travailles et que tu n’as pas pu distraire de tes occupations ta pensée
ni
ta personne en faveur de ta pauvre Juju. Je ne sais pas comment la journée se passera.
Me voici levée. J’ai beaucoup à faire pour mettre tout en ordre dans le cas où nous
partirions après demain. Mais je ne sais pourquoi j’ai le pressentiment que ce voyage
sera encore ajourné, sinon manqué tout à fait. Je suis dans un chagrin noir qui ne
me
permet pas de rien distinguera de bon au-delà.
Je
t’aime mon cher Victor. Plus je vais et plus je t’aime. C’est un amour qui ne finira
même pas avec ma vie de ce monde car tant qu’il restera de moi quelque chose qu’on
appelle âme, je t’aimerai.
Cette nuit à minuit on a frappé à la porte à coups
redoublés. Craignant que tu n’aies oublié ton passe-partout ou qu’il ne lui soit
arrivé d’être bouché comme l’autre jour, je me suis levée et
j’ai ouvert la fenêtre du cabinet. Malheureusement ce n’était pas toi et plus grande
a
été encore mon désappointement de toute la journée.
Mon Toto, je t’aime
trop.
Juliette
a « distingué ».
« 13 juin 1836 » [source : BnF, Mss, NAF 16327, f. 158-159], transcr. Isabelle Korda, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5896, page consultée le 25 janvier 2026.
13 juin [1836], lundi soir, 7 h.
Il paraît que tu prends goût à cette manière de vivre. Quanta à moi, je souffre beaucoup et il ne me
paraît pas prouvé que quelques heures de plus de cette souffrance-là ne me mettront
pas au lit malade sérieusement. C’est acheterb bien cher
le bonheur que tu me promets. Je ne sais pas à l’heure qu’il est si je souscrirais
de
nouveau au même prix. J’ai la tête en feu, je ne vois plus clair à force de pleurer.
En vérité, c’est une jolie existence que la mienne. Penser que dans trois jours tu
n’as pas trouvé un quart d’heure pour moi c’est charmant. En vérité, ce n’est pas
la
peine de tant aimer pour si peu de bonheur. Je souffre tant que je donnerais à
l’instant mes deux bras pour ne plus sentir rien du bonheur qu’on appelle AMOUR.
Il est probable que je ne te verrai pas encore ce soir. Je ne vois pas ce qui
m’empêche de prendre les devants. Tu viendrais me rejoindre peut-être après avoir
fait
toutes tes affaires à ton aise. Je ne jouerais pas au moins le rôle d’une folle et
d’une dupe et je tirerais de l’amour tout ce qu’il contient.
J.
a « quand ».
b « acheté ».
« 13 juin 1836 » [source : BnF, Mss, NAF 16327, f. 160-161], transcr. Isabelle Korda, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5896, page consultée le 25 janvier 2026.
13 juin [1836], lundi soir, 8 h. ¾
Je t’ai écrit tantôt une lettre absurde, injuste et par-dessus tout illisible. Je
me
repentais en te l’écrivant. Juge depuis que je t’ai vu combien mon repentir s’est
accru de toute la conscience de mon injustice et de tout l’amour que j’ai pour toi.
Pauvre ange, je partage bien ta tristesse et ta sollicitude. Pour le pauvre
petit être adoré qu’on appelle Toto1 je
consentirais volontiers à recommencer ces trois jours d’horribles tortures pour lui
épargner une seule petite souffrance à lui, pauvre petit Toi.
Heureusement que ce ne sera rien et que la campagne
et les oreilles couvertes vont lui enlever tous ses bobos.
Cher bien-aimé,
pendant que tu travaillais je travaillais aussi, moi, mais pendant que tu m’oubliais,
je pensais à toi, moi, et je t’aimais plus que je ne l’avais jamais fait. Si bien
que
ça a fini par me monter du cœur à la tête et que j’ai souffert et pleuré que c’était
pour en mourir.
Maintenant que je t’ai vu, je me moque de moi, je renvoie les
JALOUSIES au diable et je garde mon amour seulement.
Cher bien-aimé, je ne t’ai pas offert à souper parce qu’à l’exception d’une tasse
de
bouillon froid, je n’ai absolument rien chez moi à t’offrir et qu’il était trop tard
pour rien faire acheter. Si j’étais sûre que tu reviennes assez tôt pour aller chez
le
marchand du boulevard, je ne me coucherais pas. D’un autre côté je peux à peine me
tenir sur ma chaise. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime.
Juliette
Si tu as le courage de vouloir lire le gribouillage enragé de tantôt, tu le trouveras dans mon buvard.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle refuse un engagement à la Porte-Saint-Antoine. Hugo l’emmène en voyage en Normandie et en Bretagne, où elle revoit Fougères, sa ville natale.
- JanvierElle refuse un engagement au Théâtre de la Porte-Saint-Antoine.
- 8 marsElle emménage au 14 rue Sainte-Anastase.
- 23 marsHugo donne une mèche de ses cheveux à Juliette.
- 26 marsReprise d’Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française. Marie Dorval joue la Tisbe, Mlle Volnys joue Catarina.
- 15 juin-21 juilletVoyage avec Hugo en Normandie. Le 22 juin, étape à Fougères où elle n’était pas revenue depuis l’enfance.
- 14 novembreLa Esmeralda à l’Opéra (musique de Louise Bertin, fille de Bertin aîné, sur un livret de Hugo).
- 8 décembreMort en bas âge de son neveu Michel-Ernest Koch.
