« 5 mars 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 203-204], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4233, page consultée le 24 janvier 2026.
5 mars [1843], dimanche matin, 11 h.
Bonjour, mon Toto bien-aimé, bonjour mon cher amour. Je ne t’ai pas dit assez cette
nuit combien tu étais bon et ravissant d’être venu malgré l’heure avancéea, ta fatigue et le mauvais temps. Plus
j’y pense et plus je sens ce qu’il y a de bon et de charmant dans cette petite visite
si courte mais si tendre.
Je m’en veux de ne savoir rien faire et d’être aussi
maladroite que je le suis car peut-être s’il en était
autrement aurais-tu fait ton travail de places auprès de moi et je t’y aurais aidé ?
C’est une grande honte pour moi d’être si ignorante et si maladroite et surtout un
grand chagrin quand je sens que cela me prive du bonheur d’être avec toi.
Malheureusement, il est trop tard pour revenir sur mes pas, en supposant même, ce
qui
est une question, que j’aie jamais pu rien apprendre. Mais tout cela, mon Toto, rend
ta bonté plus aimable encore et je t’en remercie du fond du cœur. Je t’aime.
Tâche de m’apporter les billets d’assez bonne heure lundi pour être sûr que la poste
aura le temps de faire son devoir. Comme ce sont des places qui applaudiront, il
serait bon qu’elles fussent occupées car évidemment les places hostiles ne seront
pas
abandonnées ce jour-là. Mais, mon pauvre ange, je ne sais pas pourquoi je te rabâche
toutes ces choses-là, il va trop sans dire que cela ne dépend pas de toi et que tu
feras pour le mieux.
Je voulais te demander s’il fallait inviter la mère
Pierceau à venir dîner ce jour-là pour que
je ne sois pas seule à aller au théâtre, dans le cas où tu ne serais pas sûr, avec
les
procès et les affaires que tu as, de pouvoir m’y conduire ? Comme elle viendra
aujourd’hui, je le lui aurais dit tout de suite. Il est vrai qu’il y aura encore le
temps d’ici à ce soir et que je te verrai d’ici là je l’espère.
En attendant,
mon Toto bien-aimé, tâche de penser un peu à moi et de m’aimer si tu peux. Moi je
n’ai
pas d’autre pensée que la tienne, d’autre désir que de te voir, d’autre bonheur que
de
t’aimer.
Je baise tes chères petites pattes blanches et je les prie de se
tourner bien vite de mon côté pour venir me trouver.
Juliette
a « avancé »
« 5 mars 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 205-206], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4233, page consultée le 24 janvier 2026.
5 mars [1843], dimanche soir, 10 h. ½
Voici mes deux péronnelles parties, mon adoré, bien contentes toutes les deux car
je
les ai invitées toutes les deux pour après demain. Je n’aurais jamais eu le courage
de
dire à Mme Pierceau de venir devant Mme Triger sans inviter cette dernière. Du reste, jamais
faveur n’a été reçue avec plus de joie et de reconnaissance que celle de cette
première représentation. La froideur habituelle de Mme Triger n’y a pas tenu ; elle a
poussé des cris de joie à faire retentir la maison. Il est convenu que si la place
du
fond est trop mauvaise, nous l’occuperons alternativement toutes les trois une fois,
ce qui fera juste la trilogie de notre personnel féminin.
Pour Suzanne, tu la mettras dans un bonnet
d’évêque1 quelconque : je te promets qu’elle en sera très bien coiffée et que pourvu qu’elle voie beaucoup de monde, et
qu’elle entende beaucoup de bruit, elle en sera ravie. Quant à moi, mon cher ange,
je
ne sais pas ce que je serai ce jour-là. Cela dépendra de la conduite des amis de Mlle Maxime. Tout
ce que je te promets c’est que, quoi qu’il arrive, tu seras toujours mon cher petit
Toto admiré et adoré par ta vieille Juju.
En attendant, je suis dans un état
hideux, j’ai la bouche pleine d’affetes2, est-ce comme ça que cela s’écrit ? et je serai laide comme un
pou-laida comme Monpoub l’est, ou l’était, puisqu’il est
allé dans l’autre monde depuis ce coq-à-l’âne. Enfin cela ne m’empêchera pas
d’applaudir et de taper sur la coloquinte des melons cabaleurs qui se trouveront à
portée de mes griffes et de mes calottes, je t’en réponds. Baise-moi, je t’aime.
Juliette
1 Bonnet d’évêque : au théâtre, petite loge en hauteur.
2 Juliette a conscience de faire une faute d’orthographe à « aphtes ».
a « poux-laid ».
b « Monpeou ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
