« 24 mai 1839 » [source : BnF, Mss, NAF 16338, f. 197-198], transcr. Madeleine Liszewski, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8336, page consultée le 24 janvier 2026.
24 mai [1839], vendredi midi
Bonjour, mon petit homme chéri, bonjour mon adoré. M’aimes-tu ? Moi je t’aime. J’ai
bien regretté hier que tu ne m’aies pas dit que tu viendrais souper auparavant que
nous soyons sortis de la maison, parce qu’alors j’aurais fait arranger un petit repas par Suzanne et
j’aurais soupé avec vous. C’eût été moins bête que d’aller chez la mère Pierceau. Au reste, en voilà pour un bout de temps
et si vous êtes juste, vous me rendrez en petites promenades et en bonheur les
insignifiantes et souvent ennuyeusesa visites que je faisais chez la mère PIERCEAUTTE. Je vous
aime qu’on vous dit. Les pauvres Lanvin sont
toujours dans le même état : ni pire ni mieux1. Mais la stagnation, dans la maladie, pour
des gens qui attendent après leur travail en pleine santé pour vivre est déjà un très
grand malheur. Aussi, je les plains de tout mon cœur.
Le temps est toujours
maussade et hargneux : tantôt un rayon de soleil qui vous chatouille le bout du nez
comme une barbe de plume, tantôt le froid qui vous pince les coins de la bouche et
qui
vous empêche de rire ou bien la pluie qui vous attriste et vous fait pleurer. En
vérité, il faut avoir du courage pour vivre sous un pareil ciel.
Vous saurez,
mon Toto, que je n’ai plus de papier à écrire et que je ne l’ai employé que pour vous,
excepté celui que vous avez gaspillé [illis.][illis.]
Juliette
1 La fille des Lanvin est malade depuis plusieurs jours.
a « ennuieuses ».
« 24 mai 1839 » [source : BnF, Mss, NAF 16338, f. 199-200], transcr. Madeleine Liszewski, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8336, page consultée le 24 janvier 2026.
24 mai [1839], vendredi soir, 6 h.
Depuis que tu es parti, mon adoré, j’ai les yeux et l’âme fixés sur l’éblouissante
poésiea que tu viens de me
donner1. Le pauvre petit
esprit que j’ai dans moi vacille et va de travers comme un homme ivre. Ce n’est donc
pas le moment de te dire ce que je sens, car le zigzag que je ferais sur le papier
ne
prouveraitb qu’une chose,
c’est que je suis ivre d’admiration et d’amour parce que j’ai bu tes beaux vers
jusqu’à la dernière goutte. Pardonne-moi de ne savoir pas mieux porterc l’admiration et le bonheur et laisse-moi
t’aimer de toutes mes forces. Je me trouve encore plus bête aujourd’hui qu’à
l’ordinaire. Les pauvres haillons de mon pauvre esprit ressortent davantage à côté
du
splendide manteau de votre génie assez grand pour couvrir le monde.
Si je m’en
croyais, mon Toto, je laisserais là mon gribouillage et je me mettrais à genoux devant
ta pensée car je sais mieux aimer qu’admirer. Tiens, vois-tu, plus je veux reprendre
mon équilibre et plus je suis absurde. La tête me tourne absolument et je ne sais
plus
ce que je dis. Une autre foisd,
quand je me griserai avec vos beaux vers, je ne me montrerai
pas à vous dans cet état pour que vous ne vous moquiez pas de moi. Je t’aime. Je
t’aime. Je t’aime.
Juliette
1 La veille, Victor Hugo a écrit le poème « Mille chemins, un seul but » (Les Rayons et les Ombres, 26).
a « poësie ».
b « prouveraient ».
c « porté ».
d « autrefois ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle renonce définitivement à son métier et Hugo s’engage, par un mariage symbolique, à l’entretenir et ne jamais l’abandonner.
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