« 2 janvier 1878 » [source : BnF, Mss, NAF, 16399, f. 1], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4146, page consultée le 24 janvier 2026.
Paris, 2 janvier 1878, mercredi soir, 5 h. ½
Cher bien-aimé, c’est la première fois depuis que nous nous aimons que mes doubles
restitus n’ont pas répondu à ta chère petite
lettre de bonne année. Aussi en ai-je le cœur bien troublé et bien malheureux depuis
hier. Que signifie pour l’avenir ce présage de mauvais augure ? Je crains de le
deviner et je m’y soumets d’avance à la condition d’emporter avec moi ton amour tout
entier jusqu’aux pieds de Dieu. Je lui demande cette suprême faveur de me faire mourir
en pleine possession de ton cœur ; ce soir même si tu dois m’aimer moins demain.
J’espère qu’il m’exaucera puisque ma vie est faite de ton amour. Cette certitude de
mourir le jour où tu ne m’aimeras plus me tranquillise et je suis moins effrayée du
pronostic noir de la journée d’hier.
C’est égal je tâcherai de ne pas me laisser
bêtement débordera par un tas de
gens et de choses comme je l’ai été hier et presque encoreb aujourd’hui. Et d’abord je n’irai
voir Lesclide qu’après que mon gribouillis
sera achevé. C’est bien le moins que je prenne le temps de te dire entre quatre pattes
de mouches que ta bonne petite lettre n’a pas quitté la place de mon cœur depuis hier
si ce n’est le temps de la baiser des yeux, des lèvres et de l’âme. Quant à ce soir,
je la garde comme une armure contre le mauvais œil, sic tant est qu’il puisse s’en trouver un parmi nos convives. Je
voudrais bien que Petit Georges et que
Petite Jeanne nous disent leur opinion sur
la grande chose qui se prépare et sur laquelle tu n’as pas encore dit ni le premier
ni
le dernier mot. En revanche il n’est question que de cela dans le monde politique
et
littéraire de la France et de l’Étranger. Moi-même je suis très perplexe ; vous ne vous en doutiez pas ? Et bien c’est comme ça. Ce TO BE OR NOT TO BEd évolue dans ma pensée depuis que le bon
Bardoux en a eu la triomphante, la
grande, la patriotique idée1. Et quoi que tu décides, je lui en sais
gré et je l’en honore en t’admirant et en t’adorant à sec de cordon si cela te
convient mieux.
1 Agénor Bardoux, ministre de l’Instruction publique voulait donner la grand-croix de la Légion d’honneur à Hugo. (Massin, CFL, t. XV-XVI/2, p. 901).
a « débordée ».
b « presqu’encore »
c « s’il ».
d « TO BY OR NOT TO BY ».
« 2 janvier 1878 » [source : BnF, Mss, NAF, 16399, f. 2], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4146, page consultée le 24 janvier 2026.
Paris, 2 janvier [18]78, mercredi soir
Tu sais que je ne te tiens pas quitte encore avant d’avoir mon compte de baisers, de sourires et de…tout. Je suis très décidée à ne me soumettre ni à ne me démettre1 de mes droits [illis.] maintenant jusqu’au bout autant et plus que le citoyen Mac Mahon. À propos j’ai oublié de te faire penser à descendre de l’argent pour remplacer les [70 F. ?] de gages que j’ai payés ce matin aux deux servantes. Il faudra que tu combles cette lacune demain matin. En attendant le nombre des invités va toujours croissant sans parvenir à rassasier tous tes admirateurs… interrompus par toi, par Boullet, sans compter le brouillard qui se mêle de ne pas éclairer sous [ce ?] prétexte. Il faut forcer le gaz pour obtenir une vague lueur rougeâtrea. J’espère que la lumière finira par se faire au moment de dîner. J’ai vu Lesclide et je suis convenue avec lui qu’il viendra dîner avec sa famille vendredi prochain. Cela fera un accompagnement charmant à la présence des Bravura2. Quant aux Gouzienb, je les ai invités pour dimanche. Samedi jour des sénateurs est réservé, te voilà renseigné. Il ne me restec plus qu’à t’apprendre le dernière nouvelle : je t’adore.
1 « Quand la France aura fait entendre sa voix souveraine, croyez-le bien, Messieurs, il faudra se soumettre ou se démettre » (Léon Gambetta, Discours prononcé à Lille le 15 août 1877). Le 19 septembre Mac Mahon réplique en lançant un manifeste aux Français leur demandant de choisir entre sa politique et le « radicalisme » de Gambetta.
2 Le nom de M. et Mme de Bravura se trouve dans le carnet de 1873 à la date du 21 juillet (Massin, CFL, t. XV-XVI/2, p. 808).
a « roujeâtre ».
b « Gouziens ».
c « rest ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo est victime d’un accident vasculaire cérébral. Toute la famille l’accompagne en convalescence à Guernesey, où Juliette découvre, dans des carnets cryptés en espagnol, l’ampleur de ses infortunes. Au retour, ils emménagent avenue d’Eylau.
- 15 janvierHugo lègue à Juliette Drouet 12 000 francs de rente viagère.
- 15 marsHistoire d’un crime (tome II).
- 29 avrilLe Pape.
- 27-28 juinHugo est victime d’un accident vasculaire cérébral.
- 4 juillet-9 novembreSéjour à Guernesey.
- À partir du 17 juilletJuliette, ayant découvert dans un carnet de Hugo les commentaires cryptés en espagnol de ses bonnes fortunes, écrit régulièrement à son neveu Louis, resté à Paris, et lui demande de lui envoyer un vocabulaire franco-espagnol, et d’enquêter sur la vie actuelle de Blanche.
- 26 aoûtJuliette refait son testament. Le nouveau est plus favorable à son neveu Louis Koch qu’à Victor Hugo.
- 10 novembreInstallation au 130, avenue d’Eylau.
