« 31 décembre 1860 » [source : MVHP - ms - a8611], transcr. Michèle Bertaux, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.674, page consultée le 26 janvier 2026.
Guernesey, 31 décembre 1860, lundi soir, 7 h. ¾
Voici une journée bien stérile pour mon bonheur, mon cher adoré, car j’ai à peine
eu
le temps de te voir et de te parler, mais j’espère mieux finir l’année : en te
souriant et en t’aimant ; et la recommencer dans le même ordre de cœur et d’esprit :
en t’aimant et en te souriant. Je viens de mettre ma pendule à l’heure pour ne pas
te
prendre une minute de plus que les douze coups sonnés de minuit. Je t’en avais offert
le sacrifice, mon pauvre adoré, pour te laisser toute la liberté d’être entièrement
aux tiens ce soir, mais tu ne l’asa pas
accepté et je crains même que tu ne te sois mépris sur l’abnégation tendre et
généreuse qui m’inspirait à ce moment-là. Vois-tu, mon pauvre adoré bien-aimé, tu
ne
sauras jamais (en ce monde du moins) combien et comment je t’aime. Je compte sur
l’autre vie pour te montrer mon amour dans tout son développement et dans toute sa
splendeur. Jusque là je ne puis t’en laisser voir que quelques petits fragments, les
moins beaux et les moins bons. Je n’ai pas osé faire allusion à ma chère petite lettre
mensuelle dans la crainte où tu serais trop fatigué mais je serais bien, bien, bien
heureuse si tu y pensais de toi-même et si tu trouvais le temps, et la force de me
l’écrire.
Quant à moi, mon adoré, tu vois que je m’autorise de tous les
prétextes et que je saisis toutes les occasions de te gribouiller à tort et à travers.
Dameb, on est pas parfait, témoin
cette pauvre Mme Engelson qui pêcha par trop de bonté. Je crains beaucoup pour la pauvre
femme que ce ne soit encore une fausse sortie du Bournot, et qu’il ne lui revienne
plus tôt qu’elle ne croit ramené par la péronnelle servante dans un but aussi louche
et aussi suspect que le regard de la susdite. Mais tout cela ne nous regarde pas,
mon
grand et ineffable adoré, et je ne veux m’occuper que de toi et ne te dire que mon
amour. Que tu es bon, mon divin adoré, que tu es sublime en tout ! Mon cœur est
pénétré de reconnaissance et d’admiration. Ma chambre remplie de toi et de tes œuvres,
est tout à la fois pour mon âme un sanctuaire et un musée. Que c’est beau et
ingénieux, consolant et souriant le cadre de Claire ! Que je t’aime de l’avoir fait !
Que c’est grand, que c’est merveilleux les coqs et le Saint Paul1, et comme je regrette de ne
pouvoir dire que la plus petite partie de mon amour et de mon éblouissement. Voici
le
citoyen Kesler qui frappe, je n’ai que le
temps de te baiser depuis la tête jusqu’aux pieds. A tout à l’heure.
1 L’ouvrier Tom Gore a encadré deux lavis de Victor Hugo datant de la Deuxième République, offerts à Juliette Drouet. Ce dernier écrit dans son Agenda le 20 décembre : « On a posé chez JJ mes deux grands dessins – St Paul – et Gallia ». Et le 26 : « j’ai dessiné et peint pour JJ les trois cadres de Claire, du Coq et de St Paul » (CFL, t. XII, p. 1352). Gallia est une allégorie de la République dessiné avant l’exil et le second dessin, « St Paul représente une statue de St Paul au milieu de ruines avec la légende suivante inscrite dans un coin « non liber monet / non gladius servat » (“le livre n’avertit pas/ le glaive ne préserve pas”) ». (Jean-Marc Hovasse, ouvrage cité, t. II, p. 632).
a « a ».
b « dam ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo se replonge dans son manuscrit des Misérables. Juliette attend impatiemment qu’il lui donne à copier.
- 12 juinElle part à Jersey, où Hugo la rejoint le surlendemain, pour un meeting de soutien à Garibaldi.
- 19 juinRetour à Guernesey.
- 30 décembreHugo se remet aux Misérables.
