« 3 janvier 1855 » [source : BnF, Mss, NAF 16376, f. 5-6], transcr. Magali Vaugier, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.6441, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 3 janvier 1855, mercredi après-midi 3 h. ½
Méfiez-vous, affreux Toto, car je sais tout ! par A plus B sans compter
le RESTE et l’alphabet tout entier, ce qui ne m’empêchera pas de vous
donner de la viande ce soir pour le premier service, la poison n’étant
d’usage qu’au dessert. Du reste, je m’en lèche les barbes d’avance tant
que je me fais un grand bonheur de vous voir montrer vos BELLES DENTS DU
RIRE et votre voracité APPÉTISSANTE. Je regrette que ces pauvres petits
Préverauda aientb eu un RAT qui les empêche
de venir ce soir car je me figure que cette petite ripaille sera
charmante. Je m’y suis ingéniée de mon mieux et Suzanne y met tout son
savoir-faire, y compris son érudition culinaire, scientifique et
littéraire. Cela promet, comme vous voyez.
Ah ! voici le citoyen
Thomas qui passe. Je ne sais pas si c’est le regret de n’être pas à
ROUEN dans ce moment-ci qui lui fait porter la tête d’une façon si
sombre et si fatale. Le fait est qu’il a l’air d’un homme imbibé d’AQUA
TOFANA1. Il
n’en était pas de même du citoyen Bourrillon ce matin, me faisant remettre par Suzanne le journal, plus un petit
COMPLIMENT AD HOC qui ne demande en échange qu’une simple carotte
extraite de mon potager californien. Mais comme j’étais en train de me
peigner j’ai évitéc le
piège mais je crains bien que ce ne soit reculer que pour mieux faire
sauter mes pauvres six pence. Je prendrai à
cet égard conseil de toi. Jusque-là je me félicite du retard.
Nous
verrons si vous osez raconter devant Miss Allix les
énormités que vous m’avez dites hier. Il me semble que vous faites bien
la bouche en bâton de chaise avec cette vaporeuse [illis.]. J’y aurai
l’œil, à cette autre guitared, prenez garde à
vous. D’autant plus que je la crois très facile à pincer. Vous êtes averti. Sur ce, je vous baise comme un homme
qui en vaut deux. Quant à moi je suis assez
mal en point, ce qui ne m’empêche pas de rire comme vous voyez et
surtout d’être bien heureuse de vous gaver ce soir.
Juliette
1 Aqua tofana : poison italien.
a « Préverauld ».
b « ait ».
c « éviter ».
d « guitarre ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle suit Hugo, expulsé de Jersey, à Guernesey.
- 8 févrierMort d’Abel Hugo (né en 1798).
- 20 juinFête en l’honneur de Hugo dans son jardin.
Après la crise de démence de Jules Allix dans la nuit du 10 au 11 octobre, on met fin aux séances de tables parlantes. - 17 octobreHugo fait partie des signataires, dans le journal L’Homme, d’une déclaration s’opposant à l’expulsion de trois journalistes.
- 31 octobreHugo, François-Victor et Juliette quittent Jersey pour Guernesey. Hugo et son fils vont à l’Hôtel de l’Europe. Juliette va au Crown Hotel, puis en location.
- 9 novembreHugo et les siens s’installent au 20, Hauteville.
- 14 décembreJuliette vient d’emménager au 8 rue du Havelet, chez Miss Le Boutillier.
