1 janvier 1855

« 1 janvier 1855 » [source : BnF, Mss, NAF 16376, f. 1-2], transcr. Magali Vaugier, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.6439, page consultée le 25 janvier 2026.

S’il est vrai, mon adoré bien-aimé, que toute bonne action porte avec elle sa récompense, celle que tu viens de faire pour ma pauvre fille et pour moi doit te mériter dans ce monde et dans l’autre tous les bonheurs et toutes les joies1. Aussi, mon doux bien-aimé, loin de te reprocher mes larmes, laisse-les s’échapper librement car chacune d’elles seraa au ciel un jour les plus précieuses perles de ta couronne de gloire. Tout ce que le cœur peut ressentir de pieuse reconnaissance, d’admiration et d’amour, je le verse sur tes pieds adorés. Sois béni par moi sur la terre, comme tu l’es là-haut par nos saintes âmes, pour le sublime monument expiatoire que tu as consacré à la mémoire de ma fille et à l’honneur de son père dont tu répares ainsi tous les torts qu’il avait eusb envers sa pauvre enfant2. À défaut d’expressions qui me manquent pour t’exprimer tout ce que je sens d’ineffable, d’admiration et d’adoration, je te donne mon cœur, mon esprit et mon âme sans en rien réserver.
Suzanne m’a remis ma chère petite lettre annuelle ce matin3. Comme je me doutais qu’elle devait l’avoir depuis hier, j’ai attendu avec bien de l’impatience l’heure à laquelle je pourrais la réveiller sans inhumanité. Aussi dès qu’une petite lueur s’est manifestéec sur mes stores, je me suis levée pour l’obliger à en faire autant. Enfin, j’ai eu mon adorée petite lettre à 7 h. ¼ et je l’ai lue à la lumière. À chaque ligne, j’étais tentée de te reprocher d’avoir regardé dans mon cœur, tant tout ce que tu me dis est tout ce que je sens moi-même. Cela m’a rappelé le fameux : « il est pareil à l’autre » de ta ravissante petite Dédé4. Oui, mon adoré bien-aimé, mon amour est tout pareil au tien et il me faudrait copier mot à mot tout ton cher petit message pour te raconter tout mon cœur. Lequel de nous deux plagie l’autre ? En votre qualité D’ORIGINAL, vous direz que c’est moi et je ne m’en fâcherai pas parce qu’au fond de mon âme, je sens que la première initiatived est venue de moi et que la dernière s’exhalerae dans mon dernier soupir. Je me réjouis d’avance de la surprise que te causera mon âme quand tu la verras à son vrai jour dans le paradis. En attendant, il faut que tu supportes l’affreux travestissement humain sous lequel Dieu la force à se montrer à toi.
Quand te reverrai-je, mon cher petit homme ? Ce matin, j’ai à peine eu le temps de t’embrasser. Je n’ai pas osé rester auprès de toi parce que je sentais que je ne pourrais pas m’empêcher de pleurer encore d’attendrissement, de piété, de reconnaissance, d’admiration et d’amour.

Juliette


Notes

1 « Claire P », dont le manuscrit est daté du 14 décembre 1854, prendra place dans Les Contemplations, V, 14.

2 Pradier a reconnu sa fille deux ans après sa naissance. Il a versé sa pension de manière irrégulière. En 1845, alors qu’il est en procédure de séparation de corps avec sa femme, il demande à Claire de cesser d’utiliser son patronyme. Il n’a pas réalisé l’œuvre d’art à sa mémoire qu’il avait promise à Juliette.

3 Lettre publiée par Jean Gaudon, ouvrage cité, p. 212.

4 Cette expression apparaît déjà dans la lettre du 3 juin 1841.

Notes manuscriptologiques

a « seront ».

b « eu ».

c « manifesté ».

d « iniative ».

e « exalera ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle suit Hugo, expulsé de Jersey, à Guernesey.

  • 8 févrierMort d’Abel Hugo (né en 1798).
  • 20 juinFête en l’honneur de Hugo dans son jardin.
    Après la crise de démence de Jules Allix dans la nuit du 10 au 11 octobre, on met fin aux séances de tables parlantes.
  • 17 octobreHugo fait partie des signataires, dans le journal L’Homme, d’une déclaration s’opposant à l’expulsion de trois journalistes.
  • 31 octobreHugo, François-Victor et Juliette quittent Jersey pour Guernesey. Hugo et son fils vont à l’Hôtel de l’Europe. Juliette va au Crown Hotel, puis en location.
  • 9 novembreHugo et les siens s’installent au 20, Hauteville.
  • 14 décembreJuliette vient d’emménager au 8 rue du Havelet, chez Miss Le Boutillier.