« Non datée » [source : BnF, Mss, NAF 16323, f. 88-89], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10829, page consultée le 24 janvier 2026.
Mercredi matin, 10 h. 5 m.
Bonjour, mon cher petit Toto, es-tu moins triste qu’hier au soir ? Ta
préoccupationa et ta
tristesse ont déteint sur mon humeur aujourd’hui. Je suis à mon tour très triste et
très abattue, uniquement parce que tu l’étais hier. Ajoutes-y une nuit très
fatiganteb. Jusqu’à 4 h. ½ du
matin, je m’étais relevée 3 fois, et tu auras l’idée de la disposition d’esprit et
de
corps dans laquelle je me trouve au moment où je t’écris ces lignes. Je vais cependant
tâcher d’en sortir le plus que je pourrai. Pour cela, je vais faire tout mon possible
pour oublier ta préoccupationcd’hier. Je vais surtout m’appliquer à ne pas l’attribuer à du
dégoût et à de l’ennuid, toutes
choses que ma position rend très possibles et très croyables, et qui me désespèrent
parce que je les avais prévues il y a dix mois1 lorsque je voulais
t’empêcher d’entrer plus avant dans mon passé et dans mon avenir. Il est bien triste
pour moi de voir s’accomplir une des plus amères prévisions de ce temps-là. J’ai le
cœur malade de la seule pensée que cela peut arriver. Je crains de te faire trop mal
de mon mal, dans le cas où elle serait peu fondée, cette pensée que tu as l’air de
traîner avec moi le fardeau du passé. Aussi je voudrais t’écrire de bonnes paroles
pleines de confiance et de sécurité. Si je ne réussis pas à faire disparaître toutes
mes inquiétudes, ne t’en offense pas et tiens-moi compte de l’intention. Pensee aussi quel doit être mon désespoir
quand à la suite de ces tristes scènes qui viennent troubler notre intérieur, je t’en
vois triste et accablé, comme si c’était ma faute. Pensef enfin, que quand tu es triste, je suis
triste, que quand tu es heureux, je suis heureuse et ainsi de suite pour tout ce qui
arrive dans ma vie.
Mon cher bien-aimé, encore une chose qui m’afflige, tu n’es
pas venu ce matin, pourquoi ? Oh ! je t’aime, va.
Juliette
1 Le 2 août 1834, Juliette quitte brusquement Paris suite à une dispute. Elle part à Saint-Renan chez sa sœur, Renée Koch, après être allée chercher sa fille Claire à Saumur. Soit Juliette fait allusion à cet événement survenu dix mois plus tôt, et la lettre date de juin, soit elle fait allusion à une autre crise.
a « préocupation ».
b « fatiguante ».
c « préocupation ».
d « ennuie ».
e « penses ».
f « penses ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle regrette de ne pas jouer le rôle de la courtisane Tisbe, où elle se reconnaît, dans Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française, mais se voit célébrée dans plusieurs poèmes du recueil Les Chants du crépuscule.
- 28 avrilPremière d’Angelo tyran de Padoue.
- 25 juillet-22 aoûtVoyage avec Hugo en Normandie et en Picardie.
- 9 septembre-13 octobreTandis que Hugo séjourne aux Roches, chez les Bertin (du 10 septembre au 12 octobre), Juliette habite encore la petite maison des Metz.
- 17 octobreLes Chants du crépuscule.
- 15 novembreNaissance de (Jean-)Louis et Michel-Ernest Koch, neveux de Juliette Drouet.
