« 14 janvier 1848 » [source : BnF, Mss, NAF 16366, f. 19-20], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4544, page consultée le 26 janvier 2026.
14 janvier [1848], vendredi matin, 9 h. ½
Bonjour, mon plus que bien-aimé, bonjour, mon adoré petit homme, bonjour, je t’aime
de toutes les puissances de mon âme. Comment vas-tu ce matin ? As-tu bien dormi ?
J’espère que je te verrai tantôt et que tu m’apporteras au moins un des journaux qui
contiennent ton discours1.
Je suis impatiente, et le public est comme moi, de savoir toutes les belles choses
que
tu as jetées à ces sourds de nature et de volonté. Pour ma part et malgré l’émotion
et
la colère que je n’aurais pas manqué d’avoir, je regrette de ne t’avoir pas vu et
entendu hier au milieu de ce tumulte et de ce brouhaha. Il faut que je me contienne
beaucoup pour ne pas envoyer chercher le journal au cabinet de lecture. Mais je veux
te donner une preuve de force et de patience et je me résiste courageusement.
Je
t’ai bien peu vu hier, mon doux adoré. Il faudra un fameux rabibochage ce soir. Je
voudrais déjà y être. Heureusement que je te verrai encore un peu d’ici-là. Quel
bonheur !!! Il y a longtemps que ce cri de joie n’a été poussé dans ma maison, c’est
pour ne pas l’oublier tout à fait qu’il m’arrive de le pousser pour peu de choses,
car
c’est bien peu de bonheur à la fois que de te voir une minute en passant. Oh ! non
c’est beaucoup, c’est tout. Si peu que ce soit, cela me réjouit le cœur et je suis
la
plus heureuse des femmes en ce moment-là. Je t’aime mon Victor, je t’adore mon
Toto.
Juliette
1 La veille, Victor Hugo a prononcé son dernier discours à la Chambre des pairs sur le Pape Pie IX. Cette allocution, qui fait le portrait emphatique d’un pape libéral, reçoit un accueil déplorable.
« 14 janvier 1848 » [source : BnF, Mss, NAF 16366, f. 21-22], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4544, page consultée le 26 janvier 2026.
14 janvier [1848], vendredi midi
Je vais te voir tout à l’heure, mon Toto bien aimé. Cette certitude me réchauffe le cœur comme un rayon de soleil. N’oublie pas de m’apporter au moins un journal contenant ton discours car je grille d’impatience de le lire1. Je suis sûre qu’il fait un fameux effet dans le public. Quel pied de nez pour le cousin2 et pour tous les interrupteurs de la boutique. Je leur fais les cornes d’ici et je leur tire la langue tant que je peux et tous les lecteurs en font autant. C’est bien fait. C’est très ressemblant et je les défie d’en faire un portrait plus réussia. Il y avait cependant longtemps que je n’avais fait de l’art, je craignais de m’êtreb rouilléc la main mais je vois que mes craintes étaient mal fondées. Jamais mon talent n’a été plus pur, plus grand, plus suave et ébouriffant. Je suis contente de moi. On le serait à moins et vous ? Je désire que votre opinion me confirme dans la mienne et vous êtes assez loyal pour ne pas vous refuser à l’évidence. Cher petit homme, je mâche de la filasse pour me faire prendre patience en attendant que tu viennes mais cela ne me divertit pas beaucoup. J’aimerais mieux autre chose de plus drôle. En attendant je fais ce que je peux pour user le temps et je t’aime à plein bord. Je pense que tu pourras peut-être me lire du Jean Tréjean3 ce soir et j’ [en suis ?] à la joie de mon cœur. D’ici là je te baise tant que je peux.
Juliette
1 « Le Pape Pie IX », prononcé la veille à la Chambre des pairs.
2 Cette allusion reste à élucider. Nous ne savons pas si Juliette Drouet fait ici allusion à Adolphe Trébuchet, cousin germain de Victor Hugo, ou à Victor Sarrazin de Montferrier, gérant du journal bonapartiste Le Moniteur parisien.
3 Jean Tréjean est le premier titre donné au manuscrit des Misérables. Avant de prendre son titre définitif, il prendra aussi pour nom Les Misères.
a Juliette Drouet a dessiné sur le papier un autoportrait d’elle tirant la langue et faisant les cornes.
b « mettre ».
c « rouillé ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo est élu à l’Assemblée Constituante ; d’abord effrayée par la Révolution, elle porte secours à des victimes de la répression, et déménage cité Rodier.
- FévrierRévolution de Février : Hugo soutient d’abord la cause d’une régence ; refuse la mairie, et le poste de ministre de l’Instruction Publique proposé par Lamartine.
- 4 juinHugo est élu au scrutin complémentaire à l’Assemblée Constituante.
- 24 juinHugo fait partie des 60 commissaires nommés par la Constituante pour rétablir l’ordre.
- 1er juilletLa famille Hugo quitte la place des Vosges pour la rue de l’Isly.
- 11 septembreDiscours de Hugo pour la liberté de la presse.
- 15 septembreDiscours de Hugo contre la peine de mort.
- 15 octobreLa famille Hugo quitte la rue de l’Isly pour la rue de la Tour d’Auvergne.
- NovembreElle s’installe cité Rodier.
- 27 décembreMort de sa nièce Marie-Louise Koch.
