« 13 août 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16356, f. 47-48], transcr. Caroline Lucas, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5462, page consultée le 05 mai 2026.
13 août [1844], mardi soir, 9 h. ¼
Je ne t’avais pas encore écrit, mon Toto adoré, quand tu es venu. La visite de la
mère Lanvin en a été en partie la cause.
La pauvre femme était venue me dire que [la place ? le plan ?] de son
mari n’avait pas réussi, sans qu’il y ait eu mauvaise volonté de part et d’autre.
Du
reste, on lui a promis de s’intéresser à lui, ce qui lui a remonté un peu le courage.
Mais ce n’est pas tout cela que je voulais te dire. Je veux te dire que je
t’aime, que tu es mon pauvre bien-aimé, doux, généreux et charmant. Je ne te remercie
pas, je t’aime. Je ne t’adore pas, je t’aime. Je ne suis pas reconnaissante, je
t’aime. Je t’aime, je t’aime, je t’aime. Je ne te donnerai pas ma guipure, mais je
te
donnerai ma vie quand tu voudrais, et même sans que tu le veuilles. Je t’aime.
Comment vont tes pauvres yeux ce soir, mon doux aimé, comment vont-ils ? Je voudrais
que tu viennes tout de suite les baigner et les rafraîchira dans ton eau de pavots. En même
temps, je te verrais et je serais bien heureuse. Quand tu es auprès de moi, je ne
désire plus rien, je suis la plus heureuse et la plus joyeuse des femmes. Quand donc
commencerai-je à copier ? Tu m’avais promis que ce serait pour bientôt et je ne vois
pas le plus petit morceau de manuscrit reluire à l’horizon. Cependant, mon pauvre
petit cheval, tu travailles sans cesse jour et nuit ?
J’espère que tu ne donnes pas la préférence à d’autre ? Ce serait une injustice et
une
méchanceté féroce que de me priver du seul plaisir que je puisse avoir loin de toi.
N’est-ce pas que tu ne ferais pas cela ? J’y compte comme sur le bon Dieu et
j’attends, sinonb avec patience, du moins avec confiance,
le moment où tu pourras me donner cette joie.
Il y a eu aujourd’hui un an jour
pour jour que nous sommes rentrés en France, mon cher adoré. J’y ai pensé toute la
journée. Je revoyais tous les buissons de la route, le moindre petit incident du
voyage. Je sentais comme si je l’avais encore tenue, toutes les étreintes de ta chère
petite main adorée. Je pourrais dire, à un million de baisers près, combien je t’en
ai
donné ce jour là. Hélas ! mon Dieu, pourquoi faut-il que des journées si splendides
soient suivies de journées si malheureuses et si désespérées ?1
Mon Victor, mon adoré, mon doux et triste bien-aimé, je baise tes yeux pour les
rafraîchirc, ta bouche pour en
aspirer tous les soupirs, ton cœur pour en ôter toute l’amertume et tout le désespoir.
Tu es mon pauvre martyr que je vénère, que j’admire et que j’adore. Sois béni et
consolé dans tous ceux que tu aimes.
Juliette
1 Le voyage en Espagne de l’année précédente s’était achevé par la nouvelle terrible de la mort de Léopoldine.
a « raffraîchir ».
b « Si non ».
c « raffraîchir ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’ennuie, et commence à se plaindre de voir Hugo moins souvent, sans savoir qu’il a entamé une liaison passionnée avec une autre femme.
- Début octobrePetit voyage avec Hugo.
