« 19 avril 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16355, f. 59-60], transcr. Mylène Attisme, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11672, page consultée le 10 mai 2026.
19 avril [1844], vendredi matin, 9 h. ³∕₄
Bonjour mon Toto bien aimé, bonjour, mon adoré petit homme, bonjour, bonjour le plus
aimé des hommes, bonjour, bonjour, je t’aime.
La pauvre Mme Pierceau est morte cette nuit à 2 h. du matin. Toutes ses
souffrances sont finies dans cette vie. C’est une bien bonne et bien charmante femme
de moins sur la terre. Je plains son pauvre enfant, celui qui peut sentir la perte
irréparable qu’il vient de faire. Je plains aussi ce pauvre M. 1. Que
fera-t-il maintenant ? Hélas ! C’est déjà la consolation admise qu’une pareille
question. On n’aurait pas pu la faire de la pauvre femme qui vient de mourir si au
lieu d’elle, c’eût été lui. On ne pourrait pas la faire non plus de moi si jamais
le
bon Dieu me soumettait à cette horrible épreuve.
C’est qu’elle aimait cet homme
comme je t’aime, de toute son âme, et que pour elle comme pour moi, la vie c’était
son
amour.
Dans la lettre qu’on a apportée ce matin, on ne parle pas de l’heure du
service. Je ne sais si c’est oubli ou si on écrira de
nouveau d’ici à demain. Peut-être enverrai-je Suzanne dans la journée savoir à quelle heure se fera l’enterrement. Je
tiens à m’acquitter d’un double devoir envers cette pauvre créature car c’est elle
qui, malgré ses souffrances déjà aiguës, m’a remplacée auprès de mon père mort2, le jour où on l’a enterré. Quant à toi, mon cher
adoré, quel que soit le prix qu’elle attachait de son vivant à la promesse que tu
lui
avais faite dans un temps où tu ne pensais pas avoir à la tenir de si tôt, si tu ne
peux pas le faire sans compromettre ta santé, je te supplie de ne pas le faire.
Elle-même, la pauvre femme, ne le voudrait pas si elle vivait encore. Tu es juge de
cela, mon adoré. Ne fais rien au-dessus de tes forces. Je t’en supplie.
Juliette
1 Desmousseaux, acteur de la Comédie-Française, compagnon de Mme Pierceau
2 L’oncle de Juliette René-Henry Drouët, qu’elle appelait son « père » parce qu’il l’avait élevée, est mort en 1842, aux Invalides où il était hébergé en tant qu’ancien militaire.
« 19 avril 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16355, f. 61-62], transcr. Mylène Attisme, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11672, page consultée le 10 mai 2026.
19 avril [1844], vendredi après-midi, 4 h. ½
Il est juste que je porte le deuil de cœur de cette pauvre femme qui fut notre
amie ; aussi, je lui offre comme la plus grande marque de l’affection que j’avais
pour
elle vivante, le sacrifice que je lui fais aujourd’hui à l’occasion de sa mort. Tu
ne
viendras pas ce soir, mon adoré, et demain, je ne te verrai qu’à cette triste
cérémonie. C’est toujours un si grand bonheur pour moi que de te voir qu’il n’y a
pas
de plus grand sacrifice ni de plus grande privation que je puisse faire que ceux de
ne
pas te voir. Aussi, je vais être bien seule et bien triste ce soir, mon pauvre
bien-aimé ; pense à moi et aime-moi. Moi, je vais prier le bon Dieu pour cette pauvre
morte puis penser à toi, et puis te désirer, et puis t’adorer.
J’ai encore une
lettre de Mme Luthereau, probablement à l’occasion de cette douloureuse catastrophe.
Quand tu viendras, nous la lirons ensemble.
J’ai envoyé Suzanne savoir l’heure de l’enterrement. Elle n’est
pas encore revenue. J’espère qu’on se seraa arrangé pour qu’il ait lieu dans la matinée de 9
à 10 h. ainsi que j’en avais fait prier la cousine. Je voudrais que ces tristes
devoirs fussent rendus pour être sûre qu’ils ne t’ont pas fait de mal.
Je t’en
supplie, mon adoré, ne fais rien au-dessus de tes forces. Pense à tous ceux qui
t’aiment et à moi dont tu es la vie. Je baise tes pieds adorés. Je te bénis. Je t’aime
de toute mon âme.
Juliette
a « on ce sera ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’ennuie, et commence à se plaindre de voir Hugo moins souvent, sans savoir qu’il a entamé une liaison passionnée avec une autre femme.
- Début octobrePetit voyage avec Hugo.
