« 18 septembre 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16352, f. 123-124], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10746, page consultée le 24 janvier 2026.
18 septembre, lundi, 8 h. du matin
Bonjour mon pauvre bien-aimé, bonjour, bonjour, je t’aime, je t’aime. Il y a deux
mois aujourd’hui nous partions pour ce voyage si impatiemment et si ardemment désiré.
Nous ne prévoyions guère alors, mon Dieu, l’affreux malheur qui devait l’abréger1. Le bon Dieu sait ce qu’il fait. Mais pour nous
qui ne voyons que la moitié des choses, c’est un malheur bien injuste, bien cruel
et
bien immérité.
Les regrets et les marques de sympathie t’arrivent de toute part,
mon cher adoré. Jusqu’à présent tu savais combien tu étais admiré du monde entier,
maintenant tu sauras combien tu en es aimé. Mais je sens bien que tout cela n’est
pas
la consolation, mon pauvre cher adoré, je le sens plus que je n’ose te le dire et
je
souffre deux fois de ton malheur et de mon impuissance à te consoler.
J’ai encore
rêvé de toi et de ta famille toute cette nuit mon cher bien-aimé, tu ne sauras jamais
combien je les aime tous et combien tu es ma vie et mon âme. Je vois avec tristesse
la
longueur de la journée d’aujourd’hui. Je sais que tu ne viendras pas avant ce soir
au
plus tôt et cela me désespère. Je sens que tu souffres loin de moi, mon cher adoré,
et
cela me rend ton absence encore plus odieuse et plus insupportable. J’ai beau me
forcer à des occupations matérielles dans ma maison, je ne peux pas parvenir à
distraire ma pensée un seul moment de ce que tu souffres et je suis la plus
malheureuse des femmes. Tâche d’abréger ce supplicea, mon adoré, en venant me voir le plus tôt que tu pourras et
surtout en te calmant mon cher bien-aimé ! Que je ne voie plus ta pauvre petite figure
si belle et si douce dévastée par le chagrin et par le désespoir.
Mon Toto
bien-aimé, pense à moi, pense à mon amour si vrai, si dévoué, si tendre et si
passionné et sois heureux encore. Je voudrais te donner ma vie pour te persuader
combien elle est toute à toi.
Juliette
1 Victor Hugo est en deuil de sa fille Léopoldine, morte le 4 septembre, noyée dans la Seine, tandis que Hugo était en voyage avec Juliette
a « suplice ».
« 18 septembre 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16352, f. 125-126], transcr. Olivia Paploray , rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10746, page consultée le 24 janvier 2026.
18 septembre, lundi soir, 5 h. ¾
Croirais-tu mon cher bien-aimé que je ne me suis pas assise depuis que je t’ai écrit
ma première lettre ce matin et que je ne me suis pas encore débarbouillée ? C’est
cependant bien vrai. Voilà comme de nettoyagea en nettoyageb, et de rangement en rangement, je suis arrivée tristement
jusqu’à cette heure-ci. Et toi, mon pauvre adoré, que fais-tu ? Que deviens-tu ? Dans
quel état est ton pauvre cœur ? Voilà mon souci de toute la journée. Je ne peux pas
penser à autre chose qu’à toi. Je vois toujours ta ravissante petite figure désolée
et
cela me brise le cœur. Pauvre adoré, pauvre adoré, pourquoi ne puis-je pas donner
ma
vie en échange de tes douleurs ? Avec quelle joie, avec quel bonheur et quel amour
je
la donnerais. Tu le crois bien, n’est-ce pas mon adoré ? C’est si vrai que si tu en
doutais, mon amour, ce serait comme si tu doutais de toi-même. Quand te verrai-je
mon
cher adoré ? Est-ce que tu ne viendras pas un peu avant le dîner ? Ce serait une bonne
action que tu ferais car cela me rendrait bien heureuse.
Cocotte vient d’arriver.
Elle est toujours aussi douce et aussi jolie qu’auparavant notre départ. Ce serait
vraiment un cadeau à faire à notre pauvre Dédé. Tu la verras et tu décideras.
J’ai bien hâte de te voir, mon
Toto ; après avoir travaillé toute la journée, je serais bien récompensée si tu venais
m’apporter ta chère petite bouche à baiser. Hélas ! J’ai bien peur que toute mon
impatience, tous mes désirs et tout mon amour ne te fasse pas venir avant onze heures
ce soir. Je t’aime trop.
Juliette
a « nétoyage ».
b « nétoyage ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
