« 9 septembre 1835 » [source : BnF, Mss, NAF 16324, f. 240-241], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11079, page consultée le 24 janvier 2026.
Mercredi matin [9 septembre 1835], 6 h. ¾
Bonjour, mon cher petit Toto, comment que vous avez passé la nuit ? Ceci est la
dernière lettre que je vous écrirai d’ici au moins pour un bout de temps. Encore si
c’était parce que nous serions ensemble à courir les villes, les châteaux et les
églises, ce serait charmant et je ne grognerais pas, mais il s’agit de tout le
contraire pour moi, puisque je vous verrai encore moins longtemps chaque jour qu’à
Paris et que nous serons plus séparés tous les soirs. Cette réflexion me rend très
triste et j’aimerais mieux restera
avec vous à Paris1, si je devais
perdre une seule minute du bonheur que vous me donnez.
Le soleil ne nous fait pas
les honneurs de notre installation. Il pleut, il fait un temps atroce, ce qui ne
laissera pas que d’être très commode pour emporter nos bagages derrière la voiture.
Au
reste, je n’y tiens pas autrement et ce que j’en dis n’est que pour constater l’état
atmosphérique à la manière du célèbre Arago2. Je ne peux pas écrire ce mot, la manière, sans penser à ce drôle3, à cet impudent huissier. Nous verrons s’il viendra, enfin
aujourd’hui j’en doute.
Mon cher petit Toto, je vous baise de toute mon âme.
Juliette
1 Lettre écrite avant le départ de Juliette pour les Metz. Victor emmena Juliette le mercredi 9 septembre 1835.
2 François Arago (Estagel, 1786 - Paris, 1853) est un astronome, physicien et homme politique français. Au delà de ses travaux scientifiques et de son engagement politique (il fut élu Secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences le 7 juin 1830), il s’illustra en tant que vulgarisateur scientifique notamment en publiant pour la première fois en 1835 les Comptes rendus de l’Académie des Sciences, et en donnant des cours publics d’astronomie populaire à l’Observatoire de Paris de 1813 à 1846. Le Courrier des théâtres du lundi 7 septembre évoque la comète de Halley et les observations d’Arago.
3 Manière est l’huissier qui s’occupe de la pension alimentaire que Pradier doit à Juliette, et le créancier de Juliette.
a « resté ».
« 9 septembre 1835 » [source : BnF, Mss, NAF 16324, f. 242-243], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11079, page consultée le 24 janvier 2026.
Aux Metz, mercredi soir 9 septembre 1835, 8 h. ½
Bonsoir, ma pauvre âme, dors bien, mon cher petit homme. Pense que je t’aime de
toutes les forces de mon âme, pense que je t’en donne des preuves à tous les instants
de ma vie. Je ne dis pas cela pour te le faire valoir mais depuis ce matin, avant
6
h., je suis occupée à emballer, à déballer, à clouer, au risque de me frapper sur
les
doigts. Tout cela, c’est de l’amour ! Tu [me ?] serais bien injuste,
bien aveugle et bien ingrat si tu en doutais.
Pauvre petit Toto, en te voyant
partir tout seul, j’avais le cœur tout serré et tout triste, quoique ce ne fût pas
pour longtemps, je craignais que tu ne te sois mépris sur mon impatience relativement
à la commode. Figure-toia, mon
pauvre Toto, que je n’en ai été si vivement contrariée [que ?] parce
que je prévoyais qu’on la ferait payerb au centuple. D’un autre côté, je sentais qu’il m’était tout à
fait impossible de m’en passer. Voilà pourquoi, mon cher petit homme, j’ai eu un accès
de mauvaise humeur. Mais tout cela ne touchait en rien au cœur et je t’aime mille
millions de fois plus qu’il y a un an1.
Juliette
Je mets votre petite fleurette à coucher avec moi après l’avoir bien baiséec comme si c’était vous.
1 C’est la deuxième année consécutive que Hugo installe Juliette aux Metz pendant qu’il est lui-même en villégiature chez les Bertin aux Roches, près de Bièvres.
a « figures-toi ».
b « payée ».
c « baisé ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle regrette de ne pas jouer le rôle de la courtisane Tisbe, où elle se reconnaît, dans Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française, mais se voit célébrée dans plusieurs poèmes du recueil Les Chants du crépuscule.
- 28 avrilPremière d’Angelo tyran de Padoue.
- 25 juillet-22 aoûtVoyage avec Hugo en Normandie et en Picardie.
- 9 septembre-13 octobreTandis que Hugo séjourne aux Roches, chez les Bertin (du 10 septembre au 12 octobre), Juliette habite encore la petite maison des Metz.
- 17 octobreLes Chants du crépuscule.
- 15 novembreNaissance de (Jean-)Louis et Michel-Ernest Koch, neveux de Juliette Drouet.
