« 5 septembre 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16356, f. 127-128], transcr. Caroline Lucas, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5484, page consultée le 25 janvier 2026.
5 septembre [1844], jeudi après-midi, 3 h. ¾
Tu veux que je te rende les gribouillis que je te dois, mon cher bien-aimé ? Je le
veux bien quoique je n’en voie pas l’utilité car toutes les feuilles de papier de
l’univers et toute l’encre du monde ne suffiraient pas pour te dire la moitié de
l’amour que j’ai pour toi. Ainsi, mieux vaudrait ne pas essayer une chose impossible
quand on est sûr d’avance de ne pas réussir.
Je viens d’envoyer chez
[M. Al ?]1. Claire vient de partir chez son père. Je suis seule
chez moi et sans avoir encore eu le temps de me débarbouiller et de me peigner car
c’était aujourd’hui le jour du frotteur. Du reste, j’ai un mal de tête hideux qui
tient probablement à l’état orageux du ciel. Voilà, mon cher petit bien-aimé, où j’en
suis. Ça n’est pas très drôle comme tu vois, ni très nouveau. J’oubliais de te dire
que j’avais écrit à Mme Luthereau pour la remercier de sa lettre qui était vraiment sentie.
Depuis tantôt, j’écris, si on peut appeler écrire les hideux
margouillis que je dépose à la queue leu leu sur le papier. Décidément le genre
épistolaire ne me convient pas. J’aimerais mieux le genre cent
mille livres de rente, une calèche et un Toto sur la route d’Italie : voilà ma
vocation bien décidée. Il m’est impossible d’en avoir une autre, je le sens maintenant
d’une manière irrésistible. Je suis fâchée si cela vous contrarie, mais je ne saurais
en changer.
Mon cher adoré, je ris tristement car je pense que mon bonheur est
déjà fini : il n’a pas duré longtemps, hélas ! pas assez pour la longue année qui
vient de s’écouler si tristement. Aussi, mon cher adoré, j’ai plus envie de pleurer
que de rire et je voudrais me cacher dans un coin pour te regretter à mon aise. Tu
vois bien mon doux aimé que je ferais mieux de ne pas t’écrire quand je suis comme
cela parce que je ne trouve rien que des plaintes et des tristesses à te dire, ce
qui
n’est rien moins qu’aimable. Cependant, je t’aime. Ô, oui, je t’aime, mon Victor,
tu
peux en être bien sûr mon adoré !
Juliette
1 S’agit-il d’Alboize du Pujol, dont il est souvent question dans les lettres de Juliette à cette période ?
« 5 septembre 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16356, f. 129-130], transcr. Caroline Lucas, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5484, page consultée le 25 janvier 2026.
5 septembre [1844], jeudi après-midi, 4 h. ¼
Je t’aime, mon Victor adoré, je veux te le dire sans cesse, non pour t’en convaincre,
ce qui n’est pas une chose à faire maintenant, Dieu merci, mais pour me faire trouver
le temps moins long et moins insupportable loin de toi. Si tu pouvais savoir, mon
Toto, combien la vie sans toi a peu d’intérêt et peu de charme pour moi, tu ne me
laisserais pas tous les jours te désirer et t’attendre vingt-trois heures trois quarts
sur vingt-quatre, comme je le fais depuis un bout de l’année jusqu’à l’autre. Ce n’est
pas un reproche que je te fais, mon Victor bien aimé, bien loin de là, c’est la vérité
irrésistible qui s’échappe malgré moi de mon pauvre cœur.
D’ailleurs, mon cher
ange, cette vie, si monotone et si triste qu’elle soit, je ne la changerais pas contre
tous les plaisirs de l’univers qui ne seraienta pas le bonheur d’être avec toi toujours. J’ai donc tort de me
plaindre. Mais ce ne sont pas non plus des plaintes qui expriment le mécontentement,
c’est quelque chose de doux, de tendre et de triste qui est l’amour. L’amour seul, sans son Toto, c’est-à-dire
sans la joie et le bonheur. Je ne veux pas que tu croies que je grogne parce que cela n’est pas vrai, mais je veux que tu saches bien que sans
toi je ne puis pas être heureuse.
Tu es sans doute à l’Académie à présent, mon
bon petit Toto ? Je désire que tu y trouves M. V. et que tu réussissesb à lui faire donner ce provisorat à
notre protégé1. Ce
sera faire deux heureux d’un coup, et, qui sait, peut-être sauver la vie d’un pauvre
petit enfant. Aussi, je suis bien sûre que tu feras tous tes efforts pour cela et
je
t’en remercie, mon cher adoré, ne pouvant pas t’en aimer davantage. Tâche de venir
me
voir en sortant de l’Académie, mon Toto, j’ai tant besoin de te voir et de te baiser.
Tu sais que je n’aurai pas la douceur de te donner à souper ce soir. Il faut donc
tâcher de me dédommager par une petite apparition avant le dîner. Je t’en prie, je
t’en supplie, mon Victor chéri ! Si tu ne viens pas, je serai bien triste et bien
malheureuse, je le sens déjà trop.
Juliette
1 A élucider.
a « serait ».
b « réussise ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’ennuie, et commence à se plaindre de voir Hugo moins souvent, sans savoir qu’il a entamé une liaison passionnée avec une autre femme.
- Début octobrePetit voyage avec Hugo.
