« Non datée » [source : BnF, Mss, NAF 16324, f. 156-157], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11240, page consultée le 24 janvier 2026.
Vendredi soir, 8 h. ¾
J’ai été bien méchante ce matin, mais je me suis bien repentie depuis : d’ailleurs,
mon pauvre cher bien-aimé, pourquoi m’en voudrais-tu, ma méchanceté n’est jamais que
la manifestation d’une grande douleur, d’un violent chagrin qui ne prennent leur
source que dans ce que je crois mon amour méconnu et ton estime éteinte à tout jamais
dans ton âme.
Mais après, quand j’ai réfléchia, quand je retrouve autour de moi les preuves d’amour sans
nombre que tu m’as donnéesb et que tu
me donnesc tous les jours, je sens
bien qu’il est impossible que tant de dévouement ne s’appuie pas sur un peu d’estime.
Alors je me calme, je souffre moins et je n’ai plus la moindre méchanceté, au
contraire. Je suis plus bonne et plus aimante que jamais. Il n’est pas de bonnes
choses dont je ne sois capable pour obtenir seulement un regard de toi. Tu me demandes
quelquefoisd si je t’aime.
Mon Victor, pour bien te le dire, il me faudrait des mots que la langue humaine ne
peut pas prononcer, mais que l’âme sait et dit couramment tout haut et toujours.
Mon cher petit Toto, tu ne sais pas combien j’avais besoin de réparer mes torts de
ce
matin. J’ai été ravie quand tu m’as eu pardonnéee tantôt
dans cette église. J’ai dans la reconnaissance de mon cœur adressé une fervente prière
au bon Dieu qui voit le fond des cœurs et qui a eu tout à l’heure pitié du mien.
Mon pauvre Toto, cette affreuse guenille de portière se dévoile de plus en plus. Quand
je te verrai, je te raconterai en détails la commission qu’elle m’a fait faire par
Hélène. Tu verras ce qu’il faudra en
faire.
Mon pauvre amour, je t’attends. Il me semble toujours qu’il y a très
longtemps que je ne t’ai vu, que je suis tout à fait dans mon droit en me faisant
triste et malheureuse de ton absence. C’est que je t’aime tant, que les minutes
d’attente sont des siècles de souffrances, et les journées de bonheur ne sont plus
que
des secondes tant elles passent vite. Toi, tu n’es pas comme ça, tu supportes très
bien mon absence, et le bonheur d’être ensemble ne te semble pas aussi fugitif qu’à
moi. C’est que tu ne m’aimes pas autant que je t’aime, c’est que tu n’as pas fait
de
ton amour, ta vie, ta pensée, ton souffle. Mon cher petit Toto, j’ai des moments bien
pénibles et bien tristes à passer dans ma vie. Ce sont ceux où je suis séparéef de toi et où je doute de ton amour. Mon
pauvre petit amoureux, je ne veux pas vous faire des reproches dans une lettre toute
de remords et de regrets, mais convenez à votre tour que vous avez été bien maussade
et bien méchant hier au soir, convenez-en – allons – et que tout le monde s’embrasse
et que rien ne finisse. Je t’aime.
Juliette
a « réfélchie ».
b « donné ».
c « donne ».
d « quelques fois ».
e « pardonné ».
f « séparé ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle regrette de ne pas jouer le rôle de la courtisane Tisbe, où elle se reconnaît, dans Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française, mais se voit célébrée dans plusieurs poèmes du recueil Les Chants du crépuscule.
- 28 avrilPremière d’Angelo tyran de Padoue.
- 25 juillet-22 aoûtVoyage avec Hugo en Normandie et en Picardie.
- 9 septembre-13 octobreTandis que Hugo séjourne aux Roches, chez les Bertin (du 10 septembre au 12 octobre), Juliette habite encore la petite maison des Metz.
- 17 octobreLes Chants du crépuscule.
- 15 novembreNaissance de (Jean-)Louis et Michel-Ernest Koch, neveux de Juliette Drouet.
