« 14 octobre 1835 » [source : BnF, Mss, NAF 16325, f. 1-2], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9564, page consultée le 23 janvier 2026.
Paris, 14 [octobre] 1835, 1 h. ½ après midi
Bonjour, mon bien-aimé, bonjour, je t’aime du fond de mon âme. Comme nous avons été
cruels l’un envers l’autre hier ! Moi, je me repens bien de tout ce que je t’ai
dita d’injuste et de méchant.
Je désavoue tout le mal que je t’ai fait et celui que tu m’as fait. Je ne crois à
rien
de tout cela. Je ne me souviens de rien. JE T’AIME.
Comme j’étais souffrante un
peu et fatiguée beaucoup, je suis restée au lit jusqu’à 10 h. Ensuite j’ai fait venir
un bain que j’ai pris jusqu’à midi et demib et puis j’ai déjeunéc de toutes mes forces et puis je t’écris de toute mon âme et
puis je suis heureuse et puis je suis geaie comme
un CHIEN.
Je ne sais pas encore au juste dans quel état est mon raisin, mais si
je puis en augurer par la mare de jus qui se répand dans la salle à manger, ce n’est
pas encore là une fameuse spéculation que j’ai faite. Je n’ai pas encore vu le
[Rouveix ?]. Peut-être ne viendra-t-il pas avant demain.
Pauvre cher
bijou, je suis bien tourmentée par le souvenir du mal que tu avais à ton pauvre œil
droit hier au soir. Je crains que tu ne te sois encore fatigué cette nuit et que tu
souffres davantage ce matin. J’ai bien besoin de te voir pour te caresser, t’aimer
et
te guérir. J’espère que tu vas venir bientôt car il est déjà tard. Je t’attends sinon
avec impatience du moins avec bien de l’amour.
a « je t’ai dis ».
b « midi et demie ».
c « déjeunée ».
« 14 octobre 1835 » [source : BnF, Mss, NAF 16325, f. 3-4], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9564, page consultée le 23 janvier 2026.
Mercredi soir [ [14 octobre 1835 ?]]1, 8 h.
2
Je t’aime mon Victor, je suis pleine de courage, de confiance et d’avenir. Si je
pouvais te parler le langage de mon âme, tu serais ravi, émerveillé, ébloui parce
que
ce que je sais pour toi est charmant, admirable, enivrant. Mais l’état de mutisme
dans
lequel je suis ne me permet pas de mettre avec des mots tout ce que j’ai au dedans
de
moi. Je n’ai d’interprète que la pantomimea, c’est-à-dire un serrement de main, une étreinte, un regard,
mes genoux à tes pieds dans l’attitude d’une femme qui adore. Voilà tout ce que j’ai
pour me faire comprendre. Et pourtant je t’aime avec amour, je t’aime avec
intelligence. C’est toujours quand je te parle ou quand je t’écris que je suis
contrainte et embarrassée parce qu’aucun des sons que rend ma voix, aucun des mots
que
je trace ne rendent l’amour tel qu’il est dans mon cœur. Je ne sais à quoi attribuer
mon insuffisance. Est-ce à mon esprit, est-ce à mon ignorance ? Peut-être à rien de
tout cela, mais à l’amour même que j’ai pour toi. Oui, mon Victor. Je t’aime tant
que
je ne sais pas te le dire. Je t’admire tant que j’oublie jusqu’à mon existence. Oui,
je t’aime. Oui, je t’aime. Je crois en toi, j’ai foi en notre amour, je ne vis qu’en
lui. J’espère que tu viendras te reposer près de moi un peu ce soir. Pauvre cher Toto,
tu es si fatigué que je serais bien soulagée si tu voulais prendre un peu de repos.
Il pleut à torrents dans ce moment mais nous ne sommes plus aux Metz2 et je ne crains pas que cela t’empêche de venir.
À bientôt donc.
1 En l’absence d’indication sur le quantième et le mois, la succession des lettres dans le classement de la BnF, les jours de la semaine et heures qui se suivent chronologiquement et le contenu des lettres nous invitent à proposer cette datation, d’autant que la lettre est signalée comme étant la 2e (de la journée ?)
2 Lors de leur séjour aux Metz, proche de Jouy-en-Josas, leurs deux maisons étant éloignées de quatre kilomètres et séparées par la forêt, Victor ne venait pas rendre visite à Juliette lorsqu’il pleuvait trop (Jean-Marc Hovasse, ouvrage cité, t. I, p. 633).
a « pamtomime ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle regrette de ne pas jouer le rôle de la courtisane Tisbe, où elle se reconnaît, dans Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française, mais se voit célébrée dans plusieurs poèmes du recueil Les Chants du crépuscule.
- 28 avrilPremière d’Angelo tyran de Padoue.
- 25 juillet-22 aoûtVoyage avec Hugo en Normandie et en Picardie.
- 9 septembre-13 octobreTandis que Hugo séjourne aux Roches, chez les Bertin (du 10 septembre au 12 octobre), Juliette habite encore la petite maison des Metz.
- 17 octobreLes Chants du crépuscule.
- 15 novembreNaissance de (Jean-)Louis et Michel-Ernest Koch, neveux de Juliette Drouet.
