11 mars 1845

« 11 mars 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16358, f. 175-176], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5266, page consultée le 25 janvier 2026.

Bonjour, mon Toto bien aimé, bonjour, mon Toto ravissant, bonjour, bonjour, je t’aime. Je suis bien patraque ce matin. J’ai passé une nuit abominable. Dans ce moment, je me mets à la diète. Il me serait impossible d’ailleurs de rien manger.
À propos, le serrurier vient de venir me demander un acompte parce que, détail, il a un paiement à faire et que plusieurs personnes lui ont manqué de parole. Je lui ai dit que, s’il était encore temps demain, je pourrais lui donner cet acompte. Je ne sais pas si je me suis trop avancée, tu me le diras tout à l’heure, car j’espère que je te verrai tout à l’heure, quoique le temps soit bien hideux.
Je t’ai repassé ta cravatea. Je vais te faire ton eau et puis je me débarbouillerai si j’en ai le courage. Il serait possible que je fusse obligée de me recoucher, quoique ce ne soit que la moindre des indispositions, une mauvaise digestion. Il a fallu joliment vous talonner hier pour vous faire faire votre devoir. À votre place j’en mourrais de honte. Mais vous n’êtes pas sensible. Depuis que vous appartenez à l’illustre corps des vieux vieillards1, vous ne rougissez pas de votre incapacité morale et physiqueb, AU CONTRAIRE. Après cela peut-être n’est-ce que pour les habitantes du Marais2 que vous revêtez ce caractère éminemment pacifique, c’est possible. Je demande alors à déménager tout de suite. En attendant, je vous conseille de m’être bien fidèle si vous tenez à votre... vie. Vous m’avez interrompue, mon amour et vous avez bien fait car j’étais en train de dire de jolies choses.

Juliette


Notes

1 Juliette Drouet désigne souvent les académiciens comme « les vieillards » ou comme ici les « vieux vieillards ».

2 La rue Sainte-Anastase se situe dans le quartier du Marais à Paris.

Notes manuscriptologiques

a « ta cravatte »

b « phisique »


« 11 mars 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16358, f. 177-178], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5266, page consultée le 25 janvier 2026.

Je suis bien bête, mon Toto chéri, d’être malade le jour où tu viens dîner. Il n’y a que moi pour ces chances-là. Cela ne m’empêchera pas d’être la plus heureuse des femmes, j’y suis bien décidée. Ainsi, tant pire pour l’indisposition, cela lui apprendra à mieux choisir son temps. J’ai eu besoin d’envoyer chez Mlle Féau pour des bonnets ; chemin faisant, elle a demandé à Suzanne des nouvelles de Mme Triger. Suzanne lui a répondu que je l’attendais aujourd’hui à cause de son architecte. Sur ce propos-là, Mlle Féau lui a donné l’adresse d’un sien cousin vérificateur de son état et qui demeure ici près, rue Saintonge1. Il paraît qu’en m’adressant directement à un vérificateur j’aurai le double emploi de l’architecte de moins à payer, attendu que ces messieurs se font tous représenter par des vérificateurs, ce qui ne les empêche pas de se faire payer fort cher. Ce renseignement n’est pas à dédaigner. J’attends encore Mme Triger qui ne viendra probablement pas car il est déjà tard. Cher petit bien-aimé, je ne veux pas que tu croies que je prends les intérêts des marchands aux dépensa des nôtres, ce serait aussi par trop naïf et j’en suis incapable. Voilà plusieurs fois que tu me dis cette grosse stupidité et je tiens à la relever aujourd’hui pour qu’elle ne recommence plus. En attendant, baisez-moi, cher adoré, et ne m’en veuillez pas de ma malencontreuse indisposition. J’en suis déjà trop peinée par le côté ridicule et bête, ne m’en punissez pas par le côté amoureux et tendre.

Juliette


Notes

1 La Sainte-Anastase et la rue de Saintonge sont situées à environ 500 mètres l’une de l’autre.

Notes manuscriptologiques

a « au dépend »

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.

  • 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
  • 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
  • 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
  • AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
  • 13 avrilHugo nommé Pair de France.
  • 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
  • 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
  • 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.