« 10 mars 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16358, f. 171-172], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5265, page consultée le 24 janvier 2026.
10 mars 1845, lundi matin, 11 h.
Bonjour, mon petit bien-aimé, bonjour, mon Toto adoré, comment vas-tu ce
matin ? Ta pauvre gorge est-elle un peu moins enflammée ? Je viens de te
faire de l’eau de miel tout à l’heure. Peut-être faudrait-il suspendre
ce remède quelques jours pour lui redonner plus d’action ? Ou, si ton
mal a augmenté aujourd’hui, faire un vrai
gargarisme de feuilles de ronces et de miel rosata ? Je te donne cette
consultation à vue de pays mais surtout
dans le désir de te soulager quitte à encourir toute la sévérité des
lois de mon pays et tout le ridicule attaché à ceux qui exercent la
médecine illégale. Je suis prête à tout pourvu
que tu ne souffres pas.
J’essaie de rire, mon Toto, cependant je
suis triste, triste, triste. Le serrurier vient d’apporter son mémoire
qui se monte à 171 francs ! Te dire l’effet
que ce chiffre m’a fait, c’est impossible. J’étais en train de déjeuner.
Cela m’a arrêtée net et depuis ce temps, j’ai un affreux étouffement. Je
trouve que ce mémoire surpasse en exagération tous les autres. J’en suis
épouvantée. Il faut absolument avoir recours au contrôle d’un
architecte. Le fils de Jourdain est élève architecte. Si tu veux, je pourrai
demander à Jourdain de m’envoyer le maître de son fils. Je ne vois pas
Mme Triger et d’un autre côté, il ne faut pas que ces
choses-là traînentb avec
longueur. J’ai hâte de savoir au juste à quoi nous en tenir sur ces
horribles mémoires. Je t’attends, mon Toto, pour prendre tes conseils et
surtout pour t’aimer et pour te baiser de toute mon âme.
Juliette
a « miel rosa »
b « traîne »
« 10 mars 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16358, f. 173-174], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5265, page consultée le 24 janvier 2026.
10 mars 1845, lundi après-midi, 2 h.a
Je n’avais pas attendu ton ordre, mon adoré, pour te gribouiller quatre
pages de tendresses et de doléances ce matin. Je suis un peu comme les
ivrognes qui promettent de ne plus boire et qui n’en boivent que
davantage1. Plus je promets de
régler mes démonstrations et de contenir mon amour et plus elles me
débordent, et plus il s’échappe de mon cœur. Cependant, mon bien-aimé,
je t’avouerai que ta recommandation si douce et si tendre m’a
transportée de joie. Elle a enlevé tout ce qu’il y avait de tristesse et
d’amertume au fond de mon cœur. Elle m’a redonné de la confiance et du
courage pour un bon bout de temps. Je fais plus que t’en remercier, mon
adoré, je t’en bénis et je prie le bon Dieu pour tout ce que tu aimes.
Je suis heureuse, je t’aime et mon amour ne t’est pas indifférent. Je
suis heureuse, oh ! oui, bien heureuse. Je ne sais pas quand je te
verrai mais j’ai dans tes douces paroles et dans l’adorable ligne que tu
as écrite sur ton discours2 de la
patience et du courage pour jusqu’à ce soir.
Je viens d’écrire à
Mme Triger et à Jourdain. J’ai hâte de savoir au juste à quoi m’en tenir
sur ces mémoires monstrueux. Il me faudra bien du temps et bien de la
raison pour diminuer par l’économie l’énorme dépense que nous venons de
faire dans ce déménagement. Je ne me découragerai pas, cependant, je te
le promets. En attendant, je t’offre tout ce que j’ai pour faire de
l’argent. Tu me combleras de joie en l’acceptant. Je baise tes yeux, ta
bouche, tes mains, tes pieds, mon adoré. Je t’aime.
Juliette
1 Dans une lettre du 9 mars, Juliette écrit qu’elle va arrêter temporairement d’écrire ses restitus à Victor : « Aussi je crois qu’il serait bon dans l’intérêt de mon amour, de supprimer pendant quelque temps ces gribouillis quotidiens. » Mais dès le lendemain, elle reprend son rituel.
2 Juliette Drouet évoque-t-elle le discours de Victor Hugo qu’il a prononcé le 27 février à l’Académie française pour la réception de Sainte-Beuve ?
a Les quatre pages de la lettre ont été numérotées d’une main différente de celle de Juliette.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
