« 22 novembre 1855 » [source : BnF, Mss, NAF 16366, f. 364-365], transcr. Magali Vaugier, rév. Guy Rosa, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7199, page consultée le 01 mai 2026.
Guernesey, 22 novembre 1855, jeudi après-midi, 1 h.
Je viens de finir ma copire, mon
cher adoré, et je t’attends tout mon cœur dehors. Mon Dieu que j’ai hâte
de revoir la douce et ravissante expression de ton beau et noble visage.
Il m’est impossible de te voir triste, mon pauvre grand adoré, sans en
souffrir jusque dans la moelle de mes os. J’espère que tous les nuages
de ton intérieur auront disparuaaujourd’hui et qu’il ne sera plus question
d’aucun vilain malentendu entre toi et ta famille1.
En attendant, je ne veux pas me remettre en
quête d’un logement avant de t’avoir revu ; d’abord pour ne pas te
manquer quand tu viendras tantôt, ensuite pour que tu m’indiques à peu
près la direction dans laquelle je dois chercher.
J’ai pourtant
bien le désir de me caser définitivement le plus tôt possible. Du moment
où tu te sens gêné pour me voir à l’hôtel je m’y sens de mon côté très
mal à mon aise et je donnerais tout au monde pour en être déjà
dehors2. Les Préveraud pensent s’en aller à
Londres à la fin de la semaine prochaine, raison de plus pour me
dépêcher de déguerpir moi-même, avant eux si je peux. En attendant, je
suis assez contrariée de ne pas recevoir des nouvelles de Paris touchant
mes affaires. Le silence prolongé de Julie3 me paraît peu obligeant et
m’embarrasse pour l’avenir. Je crains que les renouvellements du
M. [Dep. ?] ne soient en souffrance et qu’on ait
vendu les deux grandes reconnaissances.
Tout cela pourtant n’arrive
que bien, bien, bien loin après le plus léger de mes soucis sur ce qui
nous intéresse tous les deux et je donnerais tout le fond et le
tréfondsb de mes
AFFAIRES pour un sourire de toi. Voilà la vraie vérité. Cher adoré,
tâche d’avoir le cœur plus content tantôt et viens plus vite m’en donner
la nouvelle. Je t’adore.
Juliette
1 Les Adèle sont mécontentes du choix de Guernesey comme lieu d’exil.
2 Après son séjour au Crown Hotel (où logent aussi les Préveraud, ce qui lui fait de la compagnie), Juliette emménagera 8 rue Havelet mi-décembre.
3 Julie Rivière s’occupe des affaires de Juliette à Paris.
a « disparus ».
b « tréfond ».
« 22 novembre 1855 » [source : BnF, Mss, NAF 16376, f. 366-367], transcr. Magali Vaugier, rév. Guy Rosa, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7199, page consultée le 01 mai 2026.
Guernesey, 22 novembre 1855, jeudi après-midi, 1 h. ½
Je prête l’oreille malgré moi à tous les bruits et à tous les pas dans
l’espoir de deviner ta présence dans l’un d’eux. Mais jusqu’à présent je
m’exerce l’ouïe inutilement et je fatigue mon attention sans aucun
profit car je n’entends que la toux de Cahaigne et les courses désordonnées du petit Préveraud en proie à l’eau de
SEDLITZ1, possession
qui lui laisse encore le loisir de jurer, grogner et de niaiser à propos
de tout et d’autres choses. Quant à sa petite femme, pourvu qu’elle
puisse tailler, rogner et tirer des points, elle est heureuse et son
mari lui paraît le plus adorable des bourgeois.
Il a reçu, le mari
Préveraud, des imprimés pour toi venant de Jersey mais qui avaient été
emportés par mégarde hier jusqu’à Southampton. Il y en a de la part de
Ratier et de la part de
Rondeau. Il est probable
que tu en as reçu de pareils directement. Quant à moi, j’ai reçu L’Homme2 que je n’ai pas
encore pris le temps de lire pour ne pas retarder ta copire ni mes restitus. Voilà toutes mes nouvelles,
mon cher petit homme, voyons maintenant les vôtres. Surtout pas de
restrictions ni de réticences sur rien, en rien et pour rien. En
attendant, je vous aime en toute confiance et je vous souris de toute
mon âme. J’y ai d’autant plus de mérite que je sais que vous ne pourrez
pas me donner mon VENDREDI3 demain. Je savais bien
que si je te laissais jamais entamer je ne pourrais plus les ravoir ou
bien difficilement, ce pauvre VENDREDI, mais je ne lâcherai pas prise
tout à fait quand je devrais m’y cramponner des pieds, des mains et des
dents. Tenez-vous pour averti et tâchez de me rendre le plus prochain de
vos jours en échange des miens que vous m’avez si indûment pris. En
attendant, aimez-moi le plus fort que vous pourrez. Quant à moi, je vous
adore sans effort.
Juliette
1 L’eau de Sedlitz (village de Bohème) est une « eau minérale froide et chargée d’une assez forte proportion de magnésie, qui la rend purgative ».
2 Journal des proscrits, voir la note de la lettre du 1er mars.
3 Hugo a pris l’habitude de venir dîner chez elle le vendredi.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle suit Hugo, expulsé de Jersey, à Guernesey.
- 8 févrierMort d’Abel Hugo (né en 1798).
- 20 juinFête en l’honneur de Hugo dans son jardin.
Après la crise de démence de Jules Allix dans la nuit du 10 au 11 octobre, on met fin aux séances de tables parlantes. - 17 octobreHugo fait partie des signataires, dans le journal L’Homme, d’une déclaration s’opposant à l’expulsion de trois journalistes.
- 31 octobreHugo, François-Victor et Juliette quittent Jersey pour Guernesey. Hugo et son fils vont à l’Hôtel de l’Europe. Juliette va au Crown Hotel, puis en location.
- 9 novembreHugo et les siens s’installent au 20, Hauteville.
- 14 décembreJuliette vient d’emménager au 8 rue du Havelet, chez Miss Le Boutillier.
