« 27 octobre 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16374, f. 434-435], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d7236e975, page consultée le 04 mai 2026.
Jersey, 27 octobre 1853, jeudi après-midi, 3 h.
Tu crois peut-être, mon cher bien-aimé, que je passe mon temps à des choses utiles ou agréables comme le ferait la première venue, livrée à elle-même ? Moi, je ne suis pas si bête, et je trouve plus original de passer en revue toutes les aventures de Jocrisse1 et de les mettre en action au fur et à mesure. Cette occupation stupide, loin de m’égayer m’exaspère jusqu’à la rage et je me donnerais des coups de poings de bon cœur si je pouvais faire cette besogne moi-même utilement. Cela ne m’empêche pas de trouver le temps bien long depuis hier au soir et de m’inquiéter de ce que tu deviens et quand je te verrai. La poste a déjà fait son service car je viens de recevoir une lettre du fils Jourdain2, laquelle a mis huit jours à venir. Ce pauvre jeune homme m’annonce la mort de son père en s’excusant de n’avoir pas répondu dans le temps à la lettre que je lui ai écrite lors de mon arrivée dans l’île. Après des protestations réitérées de sympathie et de dévouement et d’excuses sans nombre sur sa négligence, il se hasarde à dire que tout va de mal en pire, que les événements se précipitent avec une inexprimable rapidité et que le dénouement est très proche. Du reste il oublie de me donner son adresse et celle de sa mère, de sorte que je ne sais comment lui faire parvenir quelques paroles de condoléance sur la mort de son père et de cordialité pour lui. Julie3 que j’avais chargée de savoir leur adresse, n’a rien pu apprendre de précis sinon que la veuve habitait les Thermes. Mais tout cela, mon amour, n’est rien comparé au besoin et à l’impatience que j’ai de te voir tout de suite.
Juliette
1 Personnage de théâtre, incarnation populaire de la maladresse et du ridicule.
2 M. Jourdain : artisan tapissier, établi 11 rue du Faubourg Saint-Martin. Le 25 novembre 1834, Victor Hugo lui rachète pour 2 000 F tous les meubles que Juliette lui doit.
3 Julie Rivière, fille cadette de Mme Rivière que Juliette a connue avant l’exil du fait de l’amitié qui la liait à sa fille, Claire Pradier. En exil Juliette entretient une correspondance avec Julie, la désignant parfois comme sa filleule.
« 27 octobre 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16374, f. 436-437], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d7236e975, page consultée le 04 mai 2026.
Jersey, 27 octobre 1853, jeudi après- midi, 3 h. ½
Je ne te demande pas ce que tu fais aujourd’hui, mon doux adoré, car en fait d’occupations et d’affaires tu n’as que l’embarras du choix. Aussi je me fais un cas de conscience de te parler de moi, mon pauvre petit homme, quand je te sais accablé de tous les côtés à la fois. Pourvu encore que tu aies réussi hier avec ce Zéno1. Pauvre sublime poète de somme ! Que de fatigue, d’embarras, d’ennui et de peine tu éprouves pour faire le bien de l’humanité tandis que les misérables ont toutes les facilités possibles pour lui faire du mal et la perdre. Je t’admire et je te plains, mon glorieux homme, et je t’aime à deux genoux. Ne te préoccupea pas de moi, mon bon petit Toto, je suis raisonnable, courageuse et patiente autant qu’il le faut pour attendre ton retour ; et puis voilà ton Charlot qui passe les deux mains dans les poches. C’est déjà un petit commencement de toi ; tiens, le voilà qui repasse avec Cahaigne. J’espère qu’il n’est rien survenu de fâcheux pour toi, mon cher adoré. Mais je ne serai vraiment tranquille et heureuse que lorsque je t’aurai revu et que j’en serai sûre. Jusque-là ma pensée battra la campagne pour tâcher de deviner ce qui l’en est, et mon cœur se haussera bien des fois jusqu’à mes yeux pour te voir arriver du plus loin qu’il pourra. En attendant, je vous comble et je vous encombre de RESTITUS afin qu’il soit bien avéré que je suis une bête et vous un Toto bien absurde de vous rendre complice de cette puérilité amoureuse de votre pauvre Juju.
1 Zéno Swietoslawski : proscrit polonais propriétaire de l’imprimerie universelle de Jersey avec lequel Victor Hugo envisage un temps de signer un contrat pour l’édition des Châtiments, perspective qui prend fin le 26 mai 1853.
a « préocupe ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’inquiète des séances de spiritisme à Marine-Terrace, dont elle est exclue, et qui lui semblent des diableries.
- 6 septembreArrivée de Mme de Girardin chez les Hugo ; elle va initier ses hôtes aux tables parlantes à partir du 11 septembre.
- 21 novembreChâtiments.
