« 30 octobre 1872 » [source : Collection particulière, MLM, 62260 0040/0042], transcr. Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d6525e1128, page consultée le 06 août 2026.
Guernesey, 30 oct[obre 18]72, mercredi matin 7 h. [du m. ?]
J’étais à l’affût avant le coup de canon ce qui ne m’a pas empêchée de manquer mon coup. Cette déception n’est pas la seule, hélas ! Celle à laquelle je fais allusion prend de jour en jour les proportions d’un véritable malheur. Jusqu’à présent j’ai hésité à t’en parler espérant que de toi-même tu t’apercevrais que tu faisais fausse route avec Blanche mais j’ai attendu en vain car ton étrange marivaudage et ta mimique plus que bienveillante continuent plus que jamais avec cette pauvre fille à qui le jeu plaît et qui s’en autorise pour se relâcher dans son service déjà très peu discipliné et très incorrecta. Mais ce qui est plus grave pour moi c’est de diminuer mon autorité, de compromettre ma dignité et enfin de troubler la sécurité de mon cœur. Je suis trop douloureusement émue pour faire bon marché de ce badinage, si c’en est un, comme je m’efforce de le croire ; je te supplie de le faire cesser tout de suite dans l’intérêt même de cette jeune fille qui a plus besoin de bons conseils et de sérieux exemples que de sentimentalités et de mièvreries dangereuses sur lesquelles son inexpérience peut se tromper. Autrement, pour dégager ma responsabilité envers sa famille adoptive, et par respect pour mon amour, qui est plus que ma vie, je me verrais forcée de la renvoyer chez elle tout de suite, ce qui serait bien dur. J’en appelle à ta générosité pour ne pas m’obliger à cette exécution pour une faute dont elle n’a pas conscience jusqu’à présent, je l’espère, malgré sa complicité avec toi. Comme tu n’as pas eu, heureusement pour toi, les mêmes tristes préoccupations que moi, je suppose que tu as bien dormi et que tu te portes bien ce qui me réconforte un peu le corps et l’âme que j’ai assez malades. Que Dieu aitb pitié de moi et qu’il te bénisse.
a « incorrecte ».
b « aie ».
« 30 octobre 1872 » [source : Collection particulière, MLM, 62260 0043/0045], transcr. Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d6525e1128, page consultée le 06 août 2026.
Guernesey, 30 octobre [18]72, mercredi, 1 h. du s[oir]
Je te remercie, mon doux, mon honnête Grand homme, des douces paroles que tu viens de me dire. Elles m’onta enlevé le poids sous lequel mon pauvre cœur étouffait depuis hier. Je te remercie, je te crois, je te vénère et je t’adore. Tu n’as pas eu de peine à me convaincre que je m’étais trompée, tant mon amour a besoin du tien, tant il a besoin de te vénérer et de t’adorer. Désormais je ne me laisserai plus prendre aux méchantes apparences dussé-jeb n’en croire ni mes yeux, ni mes oreilles, ni ma fièvre, ni mon désespoir. Je sais que tu m’aimes comme je t’aime, c’est-à-dire à la vie à la mort, pieusement et saintement comme il convient à deux âmes qui veulent entrer dans l’éternité les ailes enlacées l’une l’autre. Ne crains rien pour Blanche pour laquelle j’ai toujours été bien disposée. Je te prie seulement de me laisser liberté pleine et entière de la diriger de la façon que je crois la plus heureuse pour elle et pour moi. Cher adoré, je suis tentée, pour effacer toute trace du cruel malentendu entre nous ce matin, de jeter mon premier gribouillis au feu. D’un autre côté, je crains que tu ne viennes à savoir jusqu’où peut aller ma folie, c’est-à-dire ma souffrance quand je doute de toi et je m’arrête de peur de te déplaire. Dis-toi seulement, si tu le lis, ce pauvre gribouillis, que tout le mal qu’il contient est effacé en moi ; que tu es mon amour respecté et béni ; que je t’adore ; que je te souris ; que je suis gaie, heureuse et radieuse et que mon enfer d’hier est mon paradis aujourd’hui. Dis-toi tout cela et bien autre chose encore si tu peux.
a « m’on ».
b « dussai-je ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils partent à Guernesey pour un an, le temps pour Hugo d’écrire son roman Quatrevingt-treize et d’entreprendre la conquête de Blanche, servante de Juliette.
- 7 janvierÉchec de Hugo à une élection partielle.
- 13 févrierHugo retrouve chez le docteur Allix sa fille Adèle, qu’il n’a pas vue depuis le 18 juin 1863. Elle revient de la Barbade.
- 17 févrierAdèle, fille de Victor Hugo, est internée dans la maison de santé du docteur Brierre de Boismont, à Saint-Mandé.
- 16 marsActes et Paroles.
- 7 avrilBlanche Lanvin entre au service de Hugo.
- 29 maiNaissance de sa petite-nièce Juliette, fille de son neveu Louis Koch.
- 10 août 1872-30 juillet 1873Séjour à Guernesey.
- 25 décembreHugo entreprend la conquête de Blanche Lanvin.
