« 21 avril 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16373, f. 405-406], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d21515e1424, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 21 avril 1853, jeudi matin, 8 h.
Bonjour, mon cher petit bien-aimé, bonjour, mon grand proscrit, bonjour, mon beau Dante. Bonjour avec toute l’admiration, toute la vénération et toute l’adoration de ma pensée, de mon cœur et de mon âme, bonjour. Comment vas-tu ce matin ? Te ressens-tu encore beaucoup de la fatigue d’hier ? As-tu pu te coucher de bonne heure malgré ton épreuve à corriger1 ? Tu me diras cela quand je te verrai, ce qui ne sera pas avant tantôt car le temps ne se prête pas aux sorties matinales et puis je veux que tu dormes la grasse matinée si c’est possible. Pauvre adoré, c’est bien le moins que tu te reposes un peu de ce surcroît de fatigue d’hier. Quant à moi, je ne me pardonne pas d’avoir perdu l’occasion d’entendre ton admirable discours mais je me trouve trop punie pour une faute involontaire en étant forcée d’attendre jusqu’à samedi pour lire tes généreuses et sublimes paroles. Une autre foisa je serai moins discrète et j’irai vous entendre quels que soientb le lieu, l’heure et l’entourage. Tant pire pour ceux que cela étonnera et qui s’en scandaliseront. Mais je suis décidée à ne plus sacrifier mon bonheur au stupide respect humain.
Juliette
1 Épreuve du discours en mémoire du proscrit Jean Bousquet que Victor Hugo prononça la veille lors de ses obsèques.
a « autrefois ».
b « quelque soit ».
« 21 avril 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16373, f. 407-408], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d21515e1424, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 21 avril 1853, jeudi après-midi, 1 h. ½
J’envoie mon âme au-devant de toi, mon cher petit homme, au risque de la laisser se morfondre bien longtemps à ta porte car il est peu probable que tu viennes me voir avant la distribution des lettres1. Néanmoins, je persiste. Aussi bien qu’est-ce que j’en ferais pour moi seule, de mon âme ? J’aime bien mieux lui donner toute liberté de te suivre, de veiller sur toi, de te protéger et de garder ton amour qui est ma vie. Moi, pendant ce temps-là, j’occupe ma machine à confectionner des élucubrations qui n’ont ni queue ni têtea mais un tas de pattes de mouches courant les unes après les autres. Je m’aperçois qu’à l’instar du roi Dagobert, j’ai mis mon papier à l’envers mais qu’est-ce que cela fait si mon cœur est à l’endroit puisque vous n’y regardez pas de si près ? D’ailleurs, ce n’est pas mon état de gribouiller, c’est bon pour des bonhommes comme vous. Avec tout cela, je ne dérage pas, et je ne déragerai pas que je ne me sois débarbouillée dans votre discours. Si j’avais su ce qui arrive, j’aurais pris mes précautions et ma PRIMAUTÉ avant tout le monde. Une autre foisb, je n’y manquerai pas, soyez tranquille. D’ici-là, je bisque, je rage comme trois chiens. Taisez-vous et ne mettez pas le comble à mon impatience en ne venant que ce soir, car ce serait affreux.
Juliette
1 Le courrier arrive à Jersey trois fois par semaine (mardi, jeudi, samedi) et repart aux aurores le lundi, le mercredi et le vendredi (Jean-Marc Hovasse, op. cit., p. 184).
a « ni queues ni têtes ».
b « autrefois ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’inquiète des séances de spiritisme à Marine-Terrace, dont elle est exclue, et qui lui semblent des diableries.
- 6 septembreArrivée de Mme de Girardin chez les Hugo ; elle va initier ses hôtes aux tables parlantes à partir du 11 septembre.
- 21 novembreChâtiments.
