29 novembre 1850

« 29 novembre 1850 » [source : MVH, a8484 ], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d17344e2716, page consultée le 01 mai 2026.

XML

Bonjour, mon petit homme, bonjour, comment vas-tu ? Je t’ai envoyé ton gargarisme1 hier par Suzanne et j’ai su qu’il n’y avait absolument personne chez toi. Il est probable que vous passiez tous la soirée en ville. J’espère qu’on n’aura pas oublié de te remettre la petite bouteille en rentrant car alors tu n’aurais rien eu pour soulager ta pauvre gorge de toute la journée. J’ai bien regretté que tu n’aies pas pu venir prendre ta fumigation2 le soir. Il faudra tâcher aujourd’hui de faire exactement tout ce qui peut te faire du bien. Je trouve que tu ne songes pas assez à ton opération prochaine et que tu en prends trop ton parti. Je m’explique mal : je trouve que tu passes trop légèrement sur les remèdes qui pourraient te guérir et que tu te fatigues beaucoup en veilles et en conversations de toutes sortes. Voilà, mon Victor, ce que je trouve imprudent à toi, et ce que je désirerais que tu modifiassesa dans l’intérêt de ta guérison. Je suis rentrée hier toute seule, le Lacombe ayant aussi lui son gueuleton triomphant : l’acquittement de l’Assemblée nationale3 était le prétexte de cette goinfrerie monstre à laquelle ce petit gringalet prenait part en sa qualité de rédacteur de marché aux veaux, aux porcs, aux oies, et autres abonnés du susdit journal.

Je suis partie à neuf heures de chez Montferrier et j’étais rentrée à dix heures. Le pauvre Montferrier souffre plus que jamais malgré le troisième vésicatoireb4 qu’on lui avait appliqué hier. Il est convenu avec Mme de Montferrier qu’elle me fera savoir demain matin si elle peut recevoir les jeunes filles5 qu’elle avait invitées l’autre jour. Dans le cas contraire elles dîneront chez moi et vous aurez la bonté de prendre votre fumigation dans la salle à manger6 pour ne pas troubler leur digestion. Voime, voime. Baissez-moi en attendant.

Juliette


Notes

1 Victor Hugo souffre de maux de gorge et se fera opérer de la luette le 4 décembre 1850.

2 C’est le traitement par fumée ou par vapeur que suit Victor Hugo depuis plusieurs semaines.

3 Allusion au journal L’Assemblée nationale, qui rend compte des débats et des séances. Le journal était poursuivi pour avoir publié un article considéré comme une offense envers la personne du président de la République. L’audience s’était tenue le 25 novembre. La Cour prononça l’acquittement.

4 Emplâtre visant à provoquer des ampoules (ou vésicules).

5 Probablement Julie et Louise Rivière.

6 Depuis août 1850, Victor Hugo a installé un atelier de dessin et de peinture dans la salle à manger de Juliette.

Notes manuscriptologiques

a « modifiasse ».

b « vésicatoires ».


« 29 novembre 1850 » [source : MVH, a8485], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d17344e2716, page consultée le 01 mai 2026.

XML

Je ne sais pas à quelle heure tu iras à ta boutique aujourd’hui mais je t’ai fait faire ton gargarisme ce matin pour que tu l’aies en tout cas quand tu viendras. Je tâcherai de mon côté d’être prête de très bonne heure pour aller te conduire sans te faire attendre. Il est probable que j’aurai l’indiscrétion de te demander où tu as dîné et pourquoi il n’y avait personne chez toi à 10 h. Il est vrai que tu seras parfaitement libre de me dire ce que tu voudras et même de ne rien dire du tout puisque tu as mal à la gorge et que tu ne peux pas parler. De mon côté j’ai le droit de croire que tu as passé tes soirées dans un cabinet d’affaires occupé seulement d’Événement1, d’administration, de Lebey2 et de Paul Meurice. Je suis bien libre aussi de penser à quelque bonne goblotterie à quelque Ozi3 plus ou moins Octave4 et de choisir dans toutes ces complications celles auxquelles vous vous êtes le plus dévoué avec le plus d’ardeur ! Les libertés sont libres comme je suis libre d’aller passer ma soirée auprès d’un pauvre goutteuxa qui crie et d’une pauvre femme qui pleure5, pendant que vous vous sacrifiez pour Arnal6 et pour la France. À chacun son lot. Le mien n’est peut-être pas le moins comique. En attendant je vous félicite de cette aptitude universelle qui vous permet de mener de front et avec supériorité l’élection [de]Nisardb7 et le café Foy8, le discours du roi de Prusse9 et le nez d’Hyacinthe10, les intérêts de L’Événement et les épaules de Mlle Page11, vos bonnes fortunes et ma bounasserie12. Une seule de ces choses suffirait aux forces d’un homme ordinaire mais pour un Atlas de votre espèce cela ne pèse pas le duvet d’une plume et vous n’en êtesc que plus frais, plus rose et plus gaillard après qu’avant et pendant. Honneur à vous, mon cher don Juand de Besançon13, mais méfiez-vous de votre gorge et d’une certaine Juju qui pour n’être pas de pierre14 n’en sera pas plus tendre le moment venu.


Notes

1 Journal dont Paul Meurice est l’un des rédacteurs depuis sa fondation par Victor Hugo en 1848.

2 Jacques-Édouard Lebey (1815-1884) : publicitaire, fondateur, avec Émile de Girardin, de la Société générale des Annonces.

3 Référence à Alice Ozy, qui, en 1850, avait initié la mode des « bal d’actrices » où les jeunes élégants se pressaient. Les dames de la bonne société voyaient ces soirées d’un très mauvais œil.

4 Mme Octave, actrice du Vaudeville qui, imitant Alice Ozy, organisait des bals.

5 M. et Mme de Montferrier, que Juliette fréquente beaucoup à l’époque.

6 Le célèbre acteur joue alors dans un vaudeville intitulé Le Supplice de Tantale.

7 Le 28 novembre 1850, Jean Marie Napoléon Désiré Nisard (1806-1888) est élu membre de l’Académie française en obtenant vingt-trois voix contre cinq à Musset au premier tour. Hugo a consigné ce résultat dans ses carnets (Choses vues).

8 Difficile de savoir si Juliette fait allusion au café de Foy situé au Palais-Royal, ou au café Foy qui se trouvait à la Chaussée-d’Antin. Les deux établissements étaient en tout cas bien connus pour être élégants et chers.

9 L’Événement propose en une du numéro du 25 novembre l’intégralité du discours prononcé à Berlin par le roi de Prusse. C’est François-Victor qui en fait le commentaire. Il clôt son article par la remarque suivante : « Bon gré, mal gré, le roi de Prusse est désormais le soldat de la révolution, comme l’empereur d’Autriche est le soldat de l’absolutisme. Entre ces deux hommes, comme entre ces deux principes, c’est une guerre à outrance ».

10 Hyacinthe, de son vrai nom Louis Duflost (1814-1887) : acteur comique qui, aux Variétés, obtint un immense succès grâce à son jeu clownesque et à son nez proverbial. En 1850, il faisait partie de la troupe du Théâtre du Palais-Royal où il resta plus de quarante ans.

11 Mlle Page (Adèle Chateaufort) : actrice des Variétés, alors au fait de sa gloire, et qu’Arago avait proclamée « la plus jolie et l’une des meilleures actrices de Paris » (Henry Lyonnet, Dictionnaire des comédiens français […], t. 2, p. 504). Dans Le Journal d’Adèle Hugo de 1853, on trouve la remarque suivante « Mlle Page est ravissante : elle a des bras et des mains à mouler » (éd Frances Vernor Guille, Lettres Modernes Minard, p. 418).

12  Terme du patois poitevin pour « bonasserie ».

13 Juliette joue sur les variantes des titres de pièces ayant pour personnage principal des avatars du célèbre séducteur originaire de Séville : Don Juan d’Autriche (par Delavigne ), Don Juan de Maraña (Alexandre Dumas).

14 Clin d’œil au sous-titre du Dom Juan de Molière (« ou le Festin de Pierre »).

Notes manuscriptologiques

a « gouteux ».

b « Nizard ».

c « vous n’en n’êtes ».

d « don-Jouan ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle

  • 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
  • 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
  • 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
  • 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
  • 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
  • 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.