1 janvier 1875

« 1 janvier 1875 » [source : BnF, Mss, NAF 16396, f. 1-2], transcr. Véronique Heute, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d10553e25, page consultée le 01 mai 2026.

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Cher bien-aimé, c’est la première fois depuis quarante-deux ans que ta chère petite lettre manque à mon chevet le premier jour de l’année1. Ce n’est pas ta faute ni la mienne, mais j’en suis un peu attristée. Je tâche d’y suppléer à force de courage, de raison et d’amour… mais rien ne supplée au bonheur de lire un mot de toi et de pouvoir le baiser en même temps avec la bouche, avec les yeux et avec l’âme. Enfin, mon cher adoré, je veux être heureuse quand même et je demande à Dieu de te bénir encore plus particulièrement aujourd’hui que les autres jours. Je le prie de mesurer ma vie à ton amour et d’anéantira mon âme en même temps que mon corps si jamais tu cessais de m’aimer comme je t’aime. Je ne crains pas l’enfer avec ton amour et je ne veux pas de paradis sans lui. Je supplie nos chères âmes de veiller sur nous et de protéger ton bonheur qui est celui de ton cher Petit Georges et de ta chère Petite Jeanne ici bas. Qu’ils soient bénis tous les deux au ciel et sur la terre ainsi que toi autant que je les aime et que je t’adore au fond de mon cœur. Si tu savais combien je t’aime, tu comprendrais que je ne vis que pour toi et par toi. En dehors de toi, tout m’est indifférent quand ce n’est pas un ennui ou un supplice. Voilà pourquoi l’absence de ta chère petite lettre m’est si pénible et pourquoi j’ai quelque mérite à l’attendre avec impatience et résignation. Une autre foisb je m’y prendrai plus tôt pour te la demander. En attendant, mon cher adoré, je fais de nécessité AMOUR qui est ma seule VERTU et réciproquement de vertu amour. « C’est bête comme tout ce que je te dis là2 » et pourtant cela a un sens, c’est que je t’adore.


Notes

1 Ce n’est, en fait, pas la première fois. Victor Hugo écrira à Juliette Drouet dans la journée en commençant ainsi : « J’écris cette date pour la première fois, et pour toi. Ma dernière pensée de l’année achevée et ma première pensée de l’année commençante sont pour toi. » Il indiquera au verso : « ma dame » (Victor Hugo à Juliette Drouet, 1er janvier 1875 ; CFL, t. XV-XVI/2, p. 586 sq.).

2 Citation de Ruy Blas, acte IV (don César au laquais).

Notes manuscriptologiques

a « d’annéantir ».

b « autrefois ».


« 1 janvier 1875 » [source : BnF, Mss, NAF 16396, f. 3-4], transcr. Véronique Heute, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d10553e25, page consultée le 01 mai 2026.

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J’ai le cœur si gros d’amour, mon cher bien-aimé, qu’il me semble qu’il va éclater et je ne trouve pas de papier assez grand pour en recevoir les morceaux fût-il assez vaste pour couvrir la terre entière. Cependant je vais essayer d’en répandre la meilleure partie sur cette page blanche, quitte à m’y reprendre tous les jours qui suivronta sur d’autres au risque de t’en encombrer. C’est la faute à ta chère petite lettre si je suis si expansive et si prolixe. Mais ce bonheur m’arrive si rarement que je n’ai aucun scrupule d’en abuser. Quoique cette année commence par un vendredi, j’ai confiance en elle et je m’y livre tout entière. Je suis décidée pour ma part à tout faire pour nous la rendre favorable et j’espère y parvenir pour peu que tu m’y aides de ton côté. J’ai déjà commencé car je n’ai pas encore lu ta lettre à mademoiselle Guinault. Il est vrai que j’ai remplacé cette lecture par celle de ta bonne petite lettre que j’adore, que je vénère et que je bénis comme le plus vrai et le plus puissant des talismans. Chaque fois que le doute entrera dans mon cœur, je la relirai et je suis sûre que la confiance renaîtra en moi. Depuis que tu es sorti, il n’est venu personne en dehors de Mmes Lecanu et Lefèvre, mais seulement beaucoup de cartes et de cadeaux magnifiquesb : l’un de Pierre Véron, l’autre de Catulle Mendès. Il y en a aussi de sa part de très jolis pour les enfants, une plante rare de la part de Pierre Elzéar que je compte offrir à Mme Charles pour ne pas te causer de maux de tête, même imaginaires, car elle est sans fleur et sans odeur. Il faudra aviser à remercier tous cesc jeunes et charmants cadotiers, y compris Arsèned Houssaye qui n’est pas jeune, lui, mais qui est pire puisqu’il tient à le paraître. Il faudra aussi inviter Mme Judith Gautier en ayant soin de ne pas la faire rencontrer avec son mari1, ce qui est facile en les invitant à des jours différents. Je t’annonce encore une lettre de madame Alphonsine en son nom et en celui de Lucas et de madame Lucas. Plus une lettre de Suzanne qui m’envoie des souhaits de bonne année pour toi et pour moi en me remerciant d’avoir été très bonne pour elle tout le temps que je l’ai gardée à mon service. Tu sais comment elle a essayé de m’en récompenser ! Que Dieu lui pardonne sa noirceur comme je lui pardonne son ivrognerie. Et qu’il n’en soit plus jamais question entre nous car le contact des méchants est contagieux même à distance. Aimons-nous honnêtement, sérieusement et saintement pendant tout le temps que nous avons encore à passer sur la terre pour revivre ensemble purifiés et radieux dans l’éternité.


Notes

1 Judith Gautier, fille de Théophile Gautier, est mariée à Catulle Mendès, avec qui, passés les premiers temps de la passion, la vie est devenue infernale.

Notes manuscriptologiques

a « suivrons ».

b « magnifique ».

c « ses ».

d « Arsenne ».

Cette année-là…
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Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

ils font un bref séjour à Guernesey pour récupérer des affaires.

  • 19-28 avrilSéjour à Guernesey.
  • 4 octobreIls vont sur la tombe de Claire à Saint-Mandé.