12 août 1852

« 12 août 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 207-208], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8717, page consultée le 24 janvier 2026.

Je ne veux pas quitter cette chambre sans lui dire adieu de reconnaissance et d’amour pour le bonheur que j’y ai eu grâce à toi mon Victor trop aimé. Dans une1 couple d’heures je serai installée dans mon nouveau logis2 et mon premier soin sera de te le consacrer par la pensée en attendant que tu le sanctifiesa par le bonheur. Je ne reprends pas les paroles courageuses et résignées que je t’ai dites à Bruxelles, mon doux adoré, parce que je n’ai jamais eu plus de courage et de résignation c’est à dire plus d’amour que je n’en n’ai aujourd’hui dans le moment où je t’écris. Mais pour que ce courage et cette résignation ne m’abandonnent pas, il faut que je me sente aimée et nécessaire à ta vie, sinon autant que tu l’es à la mienne, au moins dans une proportion qui satisfasse mon pauvre cœur si passionné et si jaloux. La solitude et l’isolement pour moi me viendront du vide de ton cœur et non de l’absence d’êtres plus ou moins cordiaux, plus ou moins affectueux. Aussi, mon adoré bien-aimé, ce n’est pas la peur d’être seule à Sainte-Luce ou ailleurs qui me tourmente, c’est la crainte de n’être plus aimée comme j’ai besoin d’être aimée en dehors de toute fausse reconnaissance, de toute généreuse pitié et de toute humiliante habitude. L’éloignement et la mort m’ont toujours paru préférables à la position d’une femme délaissée et tolérée par une sorte de respect humain et de devoir exagéré. Le jour où j’acquerrai la triste certitude que ma vie n’est plus nécessaire à la tienne, que mon âme ne fait plus partie de ton âme, que ta bouche n’a plus besoin de mon souffle et que mon amour n’est plus ta joie et ton bonheur, ce jour là rien ne pourra me retenir auprès de toi et je m’enfuirai si vite et si loin que tu n’auras même pas le temps ni la peine de me retenir tant j’aurai hâte de te délivrer de ce vieil amour rouillé et de te rendre la liberté de ton corps et de ton cœur. Dieu seul et toi savez si ce jour est prochain et s’il arrivera jamais. En attendant je prie, j’attends, j’espère et j’adore.

Juliette


Notes

1 « Une couple de » était en usage au XIXe siècle et signifiait « quelques ».

2 Nelson Hall « Au bout de quelques jours, Juliette et sa fidèle servante quittent l’Hôtel du Commerce – trop cher – pour un petit appartement, au premier étage d’une maison (Nelson Hall) située près du Havre-des-Pas. Le loyer est de 8 shillings par semaine […]. » (Gérard Pouchain et Robert Sabourin, Juliette Drouet ou « la dépaysée », Éd. Fayard, 1992, p. 272.)

Notes manuscriptologiques

a « sanctifie ».


« 12 août 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 209-210], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8717, page consultée le 24 janvier 2026.

Me voici arrivée depuis une heure déjà, mon pauvre bien-aimé, dans le plus incroyable logis qui soit en tanta que propreté et qu’habitante. Malgré toutes les promesses qu’on m’avait faites de tenir l’appartement prêt, je n’ai rien trouvé de rangé et de propre. Tout est dans un état de saleté et de désordre qui fait horreur à voir et malgré mes pressantes réclamations, je ne peux rien obtenir de ces singulières gens. Aussi, si je n’avais pas l’espoir de te voir bientôt, je crois que je me laisserais aller à un véritable chagrin tant toutes ces choses influent sur ma santé et sur mon humeur. Il est probable qu’à force de patience et de récurage je parviendrai à me faire une niche moins dégoûtante que celle qu’on vient de me livrer, mais ce sera long et difficile. Du rez-de-chaussée où je suis, on ne voit pas la mer. Il est probable qu’il me faudra attendre au moins trois semaines pour avoir le logis du premier1. D’ici-là il faudra prendre mon parti de tous les ennuis et de tous les dégoûts d’une perspective de plancher et de la propreté anglaise. Deux choses peu régalantes à tous les instants de la vie mais presque douloureuses quand on se trouve comme moi sans protection et sans appui sur une terre étrangère. Je n’ai pas voulu prolonger mon séjour une minute de plus à l’hôtel2 par économie mais j’ai grand peur que la nourriture ne soit plus chère que nous ne pensions, si j’en juge d’après les quelques petites premières provisions que je viens de faire faire. Bruxelles sur ce rapport offrait plus de ressources que Jersey. Ce n’est pas que je regrette les oignonsb d’Égypte encore moins ceux de Belgique, mais je suis si effrayée par la responsabilité qui pèse sur moi, que tout me paraît menaçant et triste et que je ne sais à quel saint me vouer, ton patronage me manquant ici. S’il faut qu’il s’y ajoute la privation de ne pas te voir, je ne sais pas ce que je deviendrai. Mais en attendant je t’aime avec tout ce que j’ai de meilleur dans le cœur.

Juliette


Notes

1 Lorsque Juliette habitera le premier étage elle précisera : « la vue embrasse depuis la batterie du fort Régent à droite jusqu’aux rochers de Saint-Clément à gauche ». Gérard Pouchain et Robert Sabourin, Juliette Drouet ou « la dépaysée », Éd. Fayard, 1992, p. 272.

2 L’Hôtel du Commerce.

Notes manuscriptologiques

a « temps ».

b « oignons » est souligné deux fois.

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.

  • 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
  • 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
    Charles, puis François Victor, rejoignent leur père.
  • 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
  • 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
  • 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
  • 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
  • 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
  • 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
  • 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.