« 18 octobre 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16347, f. 35-36], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8004, page consultée le 23 janvier 2026.
18 octobre [1841], 7 h. ¾ du soir, lundi
Je ne t’ai pas écrit plus tôta, mon
amour, parce que j’avais à finir de serrer mes affaires et puis parce que j’ai voulu
lire avant les deux feuilles que tu m’as donnéesb à copier ce soir. C’est toujours aussi beau et je t’aime plus que
jamais1.
Quelle ravissante petite promenade tu m’as fait
faire tantôt, mon chéri, mais quel dommage qu’elles soient si rares et si courtes,
et
comme chemin faisant, vous avez dit à ce spongieux et douceâtre Allemand d’admirables
et de sublimes choses. Je vous écoutais avec toute mon âme2, j’aurais
voulu baiser vos pieds. Voilà comment je vous comprends mais je t’aime, mon Victor
bien-aimé, je t’aime plus que tu ne peux le désirer, en supposant que tu veuilles
être
aimé comme Dieu par les anges. Je t’aime encore mieux que cela. Je voudrais être
encore à ton bras, entendant ta chère petite voix grave et douce. Pourquoi est-ce
si
vite passé le bonheur. Moi qui en ai si peu souvent, je devrais avoir double part
le
jour [où] j’ai le bonheur d’être avec toi. Je sens que je ne sais
pas ce que je dis. La joie porte à l’ivresse comme le vin et moins on a l’habitude
et
moins il en faut pour vous troubler le jugement. Pardonne-moi si mon amour va de
travers comme mes mots et comme les lignes sur mon papier, c’est la joie d’avoir été
un moment en liberté et au soleil avec toi. Je t’aime, mon Toto, je t’aime,
n’oubliec pas ça.
Ne va
pas trop au théâtre sans moi, mon Toto, songe que je ne résisterais pas à la plus
petite infidélité, pas plus à celle de la pensée qu’à celle du corps. Tâche de venir
me prendre ce soir pour refaire ensemble un petit tour de boulevard. Ce sera si
gentil, et puis il doit y avoir de la lune et puis je serai si heureuse. Viens vite,
mon Toto.
Juliette
1 Hugo est en train d’écrire la conclusion du Rhin.
2 Réplique de la Reine à Ruy Blas, acte III, scène 3 : « Oui, duc, j’entendais tout / J’étais là. J’écoutais avec toute mon âme ! »
a « plutôt ».
b « donné ».
c « n’oublies ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
