« 12 juin 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16345, f. 245-246], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7742, page consultée le 24 janvier 2026.
Samedi 12 juin [1841], après-midi, 2 h.
Je t’aime, mon Victor bien-aimé, je t’aime de tous les amours à la fois : « comme
on
aime l’aurore, comme on aime les fleurs, comme on aime les cieux »1, comme on aime la vie, comme on
aime la joie, comme je t’aime enfin car il y a de tout dans mon amour. Je ne sais
pas
le dire avec des mots mais je le sens comme jamais femme n’a senti l’amour. Je t’aime,
mon Toto bien-aimé.
Où alliez-vous donc par là2, Picardet3 ? Ce n’était pas votre chemin pour aller chez vous4 ni à votre imprimerie5, même en comprenant
celle de l’Institut. Je voudrais savoir quel est l’aimant
qui vous attire si souvent de ce côté afin de vous donner des coups s’il y a lieu.
Je
n’aime pas que vous soyez toujours fourré dans des endroits où vous n’avez que faire,
entendez-vous Picardet ?
Je suis bête comme plusieurs noix6 aujourd’hui, j’ai un tas de choses spirituelles en moi qui ne veulent pas sortir et un flot
d’inepties qui déborde en revanche et qui couvre mon papier d’un tas de stupidités
dont la moindre est assez grosse pour tuer l’homme le plus fort. Heureusement que
votre amour est à l’épreuve de tous les projectiles de ce genre et que vous ne m’en
aimerez pas moins je l’espère après la lecture de cette longue et assommante lettre.
Il est du reste bien ridicule que l’amour, qui est ce qu’il y a de plus ravissant
et
de meilleur au monde, vous laisse si bête et si empêché quand on aurait besoin d’être
si persuasif et si passionné. Décidément je suis trop bête aujourd’hui. Je vous tire
ma révérence par un bon je VOUS AIME gros comme la plus grosse montagne mais beaucoup
plus petit qu’une tête d’épingle comparée à mon amour.
Juliette
1 Réplique de don Ruy Gomès à doña Sol dans Hernani, Acte III, Scène 1 : « Hélas ! Quand un vieillard aime, il faut l’épargner ; / Le cœur est toujours jeune et peut toujours saigner. / Ah ! Je t’aime en époux, en père ! Et puis encore / De cent autres façons, comme on aime l’aurore, / Comme on aime les fleurs, comme on aime les cieux ! »
2 Il ne s’agit pas simplement d’une façon de parler : Juliette observe vraiment Hugo jusqu’à ce qu’il ait tourné le coin de la rue, en général pour vérifier qu’il aille bien dans la bonne direction.
3 Juliette s’inspire sans doute de Voltaire qui, dans ses lettres de septembre 1761 à son ami M. le Comte d’Argental, mentionne un académicien typique de Dijon qui porte ce nom (deux frères en réalité) qu’il tourne en ridicule en l’empruntant (avant de le transformer en Picardin) pour signer l’une de ses comédies, L’Écueil du sage, ou Le droit du seigneur. Remerciements à Jean-Marc Hovasse qui a identifié pour nous cette référence.
4 Hugo vit à ce moment place Royale, rebaptisée en 1800 place des Vosges, dans l’hôtel de Rohan-Guéménée.
5 Il s’agit de l’imprimerie Béthune et Plon, située au 36 rue de Vaugirard, qui est chargée de tirer les futurs exemplaires des volumes du Rhin, que Hugo est en train de rédiger.
6 Juliette propose ici une variante d’une de ses plaisanteries habituelles : « je suis bête comme une noix ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
