« 30 janvier 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16344, f. 91-92], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7663, page consultée le 24 janvier 2026.
30 janvier [1841], samedi soir, 5 h. ½
C’est une fatalité qui fait, mon bien-aimé, que je ne peux pas prendre sur moi de
paraître gaie au moment où tu t’en vas. C’est d’autant plus malheureux pour moi que
tu
as l’air de prendre le change sur le véritable motif de ma tristesse et que tu me
laissesa avec le double chagrin de
ton absence et ton mécontentement. À peine as-tu eu tourné le coin de ma rue1 que j’ai lâché la bonde et
que je me suis mise à pleurer tout mon soûlb. Peut-être que tu n’y trouveras pas à redire puisque ce n’est pas
devant toi. Peu t’importe ce qu’il y a de joie réelle ou de chagrin profond au fond
de
mon cœur pourvu que la surface soit gaie et heureuse les quelques instants que tu
passesc avec moi. N’est-ce pas, mon
Toto, que c’est tout ce qu’ild te
faut et que tu fais bon marché du reste ?
Si je suis injuste, et Dieu sait que
je donnerais ma vie pour en être convaincue, je te demande pardon du fond du cœur.
Mais si, comme je le crains, ma tristesse est fondée, tu ferais mieux de me le dire
tout de suite plutôt que d’user le peu d’amour qui te reste contre les aspérités de
ma
jalousie. Eussé-je 60 ans, je ne m’imposerais pas à toi et
j’aurais toujours la même jalousie et les mêmes exigences de cœur. Ainsi, mon
bien-aimé, il vaudrait mieux pour toi et pour moi me dire tout naïvement ce que je
devine, ce serait moins cruel et plus digne de l’amour que tu as eu pour moi
autrefois. Je sais bien, mon généreux homme, que tu me donnes tes nuits, ton sommeil,
ton repos mais dans une nature aussi sublime que la tienne cela ne prouve pas l’amour.
Ce que je veux moi c’est ton amour, ton amour sans dévouement, sans sacrifice, sans
argent, sans rien. Ton amour, ton amour, c’est tout ce que je veux. Je l’achèterais
à
prix d’or, au prix de mon sang, je donnerais tout, jusqu’à ma vie, pour ton amour.
M’aimes-tu ? Hélas ! mon Victor, toi seul et Dieu le savent. Moi j’en doute et c’est
ce qui fait mon supplicee.
Juliette
1 Il ne s’agit pas simplement d’une façon de parler : Juliette observe vraiment Hugo jusqu’à ce qu’il ait tourné le coin de la rue, en général pour vérifier qu’il aille bien dans la bonne direction.
a « laisse ».
b « sou ».
c « passe ».
d « tout ce qui »
e « suplice ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
