21 juillet 1836

« 21 juillet 1836 » [source : BNF, Mss, NAF 16327, f. 166-167], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7557, page consultée le 24 janvier 2026.

Me voici de nouveau réduite à vous écrire tout ce qui me passe par le cœur, mon cher adoré, ce qui constitue un maigre bonheur après celui que nous venons de dévorer1. Enfin il faut bien prendre la vie comme elle est et j’aurais mauvaise grâce à me plaindre car, après tout, un mois comme celui que nous venons de passer rachèterait toute une vie d’ennuis et de malheur. Pauvre ange, depuis que tu m’as quittée je suis comme seule et perdue dans le monde. C’est un isolement et un vide affreux dont tu ne peux pas te faire une idée, toi qui es entouré à l’heure qu’il est de toutes les affections depuis l’enfant ravissant jusqu’à l’ami dévoué. Moi qui suis seule avec mon amour c’est-à-dire seule dans l’immensité, car mon amour n’a pas de bornes, je m’abuse tant que je puis, je te parle je t’écris je te respire j’ai avec moi ton mouchoir tout imprégné de toi, avec ton nom adoré, au coin, je le baise, je cause avec lui, nous nous entendons très bien. Pour tous les baisers que je lui donne il me rend ton odeur parfumée, ton odeur qui n’est qu’à toi, il me semble que je sens ton âme. Et puis je pleure comme dans un beau rêve quand on sent qu’on va se réveiller. Mon Dieu que je t’aime mon Dieu tu es ma vie tu es ma joie. Je t’adore.

Juliette


Notes

1 Juliette se retrouve seule chez elle, après un voyage de plus d’un mois avec Victor en Normandie.


« 21 juillet 1836 » [source : BNF, mss, NAF 16327, f. 168-169], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7557, page consultée le 24 janvier 2026.

Mon cher bien-aimé, au lieu de me nier tantôt une chose aussi évidente que celle de Fourqueux1 vous auriez bien mieux fait de me dire comment vous comptiez y passer la nuit et avec qui vous coucheriez. Depuis que vous êtes parti mon cher adoré je n’ai pas autre chose dans la tête et j’ai failli me mettre en route dix fois pour aller vous demander ce que ça deviendrait ; je suis jalouse aussi moi, malheureusement je sais bien de quoi et de qui, c’est un avantage que j’ai sur vous et que je vous céderais bien volontiers car cela me fait trop souffrir. Je ne sais pas de quellea humeur vous me trouverez demain si tant est que vous veniez demain, car la nuit qui va se passer me fera craindre beaucoup trop de choses tristes, qui seront peut-être vraies demain2. Dans tous les cas mon cher Victor je crois que vous êtes trop honnête homme pour me tromper aussi affreusement, et que vous aurez la franchise de tout me dire, quoi que ce soit, plutôt que de me le laisser découvrir.
J’ai très mal à la tête et je suis très fatiguée. Je souffre beaucoup. Et je sens que je vous aime encore plus que d’habitude.

Juliette


Notes

1 Cet été-là, Victor a loué une maison à Fourqueux, entre Saint-Germain-en-Laye et Marly-le-Roi, pour sa famille et ses amis. Il fait des allers et retours fréquents depuis la Place royale.

2 « Demain » répété trois fois, la faute d’orthographe, le vouvoiement et l’usage du prénom Victor : autant de marques du trouble de Juliette.

Notes manuscriptologiques

a « quel ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle refuse un engagement à la Porte-Saint-Antoine. Hugo l’emmène en voyage en Normandie et en Bretagne, où elle revoit Fougères, sa ville natale.

  • JanvierElle refuse un engagement au Théâtre de la Porte-Saint-Antoine.
  • 8 marsElle emménage au 14 rue Sainte-Anastase.
  • 23 marsHugo donne une mèche de ses cheveux à Juliette.
  • 26 marsReprise d’Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française. Marie Dorval joue la Tisbe, Mlle Volnys joue Catarina.
  • 15 juin-21 juilletVoyage avec Hugo en Normandie. Le 22 juin, étape à Fougères où elle n’était pas revenue depuis l’enfance.
  • 14 novembreLa Esmeralda à l’Opéra (musique de Louise Bertin, fille de Bertin aîné, sur un livret de Hugo).
  • 8 décembreMort en bas âge de son neveu Michel-Ernest Koch.