« 18 août 1855 » [source : BnF, Mss, NAF 16376, f. 324-325], transcr. Magali Vaugier, rév. Guy Rosa, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7167, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 18 août 1855, samedi après-midi, 5 h.
Je t’ai promis tantôt d’EN PRENDRE MON PARTI, mon cher petit homme, et je ne veux pas manquer à ma promesse au risque de jeter les hauts cris. Toutefois, je ne comprends pas bien cette éternelle coalition de toupies1 contre mon pauvre petit fantôme de bonheur. Il paraît que l’amour honnête est chose si monstrueuse qu’il inspire une sorte d’effroi répulsif pour tous ceux qui ne l’éprouvent pas c’est-à-dire pour les neuf dixièmes des humains et des HUMAINES. Aussi depuis le premier jour où j’ai eu l’honneur de t’aimer jusqu’à aujourd’hui, j’ai été considérée par tout ceux qui t’approchenta comme une pestiférée dangereuse dont il fallait fuir la contagion. Tant que j’ai cru que tu m’aimais et que tu ne pouvais aimer que moi, je me suis peu souciéeb de ce RACCA2 peu biblique, mais depuis que j’ai mangé du fruit amer de l’expérience et que je sais ce que vaut la fidélité d’un homme au milieu des tentations renouveléesc de saint Antoine, je trouve ma résignation stupide et peu digne d’un cœur comme le mien. Il ne s’agit plus maintenant, hélas, de défendre mon bonheur mais de sauvegarder ma dignité.
7 h. ½
SOUVENT, FEMME VARIE BIEN FOL EST QUI S’Y FIE3, ce qui veut dire qu’à deux heures d’intervalle, j’ai dû modifier mon opinion sans rien changer cependant à mes précédentes convictions. Aussi je vous prie de vous fier à moi... du soin de vous garder à vue et de vous surveiller nuit et jour. Ceci dit, je reprends mon petit train-train d’amour et je vous aime comme sur des roulettes tant la force d’habitude donne d’impulsion à mon pauvre vieux cœur. Allons voilà que des gouttes d’âme me viennent aux yeux comme en commençant ce gribouillis. Mais je veux rire, moi, il faut que je rie et je rirai quand je devrais en pleurer à chaudes larmes. Mon Victor, je t’adore, toutes les hyperboles, tous les superlatifs et toutes les exagérations de la langue ne sont rien auprès de ce simple mot jaillidde mon cœur : je t’aime.
Juliette
1 Femmes peu vertueuses.
2 Racca : injure (terme biblique).
3 Vers attribués à François Ier, dont on dit qu’il les aurait écrits sur le rebord de sa fenêtre du château de Chambord.
a « ce qui t’approche ».
b « soucié ».
c « renouvellées ».
d « jaillit ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle suit Hugo, expulsé de Jersey, à Guernesey.
- 8 févrierMort d’Abel Hugo (né en 1798).
- 20 juinFête en l’honneur de Hugo dans son jardin.
Après la crise de démence de Jules Allix dans la nuit du 10 au 11 octobre, on met fin aux séances de tables parlantes. - 17 octobreHugo fait partie des signataires, dans le journal L’Homme, d’une déclaration s’opposant à l’expulsion de trois journalistes.
- 31 octobreHugo, François-Victor et Juliette quittent Jersey pour Guernesey. Hugo et son fils vont à l’Hôtel de l’Europe. Juliette va au Crown Hotel, puis en location.
- 9 novembreHugo et les siens s’installent au 20, Hauteville.
- 14 décembreJuliette vient d’emménager au 8 rue du Havelet, chez Miss Le Boutillier.
