« 14 janvier 1855 » [source : BnF, Mss, NAF 16376, f. 28-29], transcr. Magali Vaugier, rév. Guy Rosa, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.6508, page consultée le 25 janvier 2026.
Jersey, 14 janvier 1855, dimanche après-midi, 2 h.
Je crains bien d’être très maussade ce soir, mon trop rayonnant
bien-aimé, car j’ai un mal de tête hideux brochant sur mon insignifiance
naturelle. Aussi j’ai grand peur, malgré tous mes efforts, d’être aussi
amusante qu’une cheminée qui fume. Je t’en avertis pour que tu ne t’en
étonnes pas et que tu ne l’attribues pas à mes préoccupations BISCORNUES
et surtout pour que tu ne t’en inquiètesa pas. Je remarque d’ailleurs que chaque fois
que j’ai l’occasion, bien rare, d’être avec toi, je suis toujours
souffrante. Je ne sais pas si cela tient à l’émotion très vive que j’en
ai d’avance mais enfin cela est, ce dont j’enrage car je voudrais avoir
mon bonheur complet au lieu de le partager avec la migraine.
À
propos de partager, je trouve que vous me faites la part de votre
personne de plus en plus chiche. Témoin cette semaine où je vous ai à
peine entrevu. Si vous croyez que cette manière économique d’être avec
moi m’inspirera une énorme confiance dans vos reliques, vous vous
trompez du tout au tout. Aussi je ne suis pas sans remarquer que vous
vous prodiguez à la ville à tous moments, sous tous les prétextes, la
nuit et le jour. Sans parler d’autres indices que je réserve pour vous
confondre quand vous vous y attendrez le moins. Je vous veille, je vous
surveille et je garde mes griffes. Cependant comme je ne veux votre mort
qu’en désespoir de cause, je vous offre la vie et la victuaille mardi
prochain. Si vous y consentez, je vous remettrai beaucoup de pèches,
beaucoup de bisque et de rage contenue et je m’arrangerai pour être très
aimable et très GAILLARDE. En attendant,
je ris comme je peux et je vous aime par-dessus les moulins. Telle est
ma situation physiqueb et morale. Elle n’est pas drôle.
Juliette
a « inquiète ».
b « phisique ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle suit Hugo, expulsé de Jersey, à Guernesey.
- 8 févrierMort d’Abel Hugo (né en 1798).
- 20 juinFête en l’honneur de Hugo dans son jardin.
Après la crise de démence de Jules Allix dans la nuit du 10 au 11 octobre, on met fin aux séances de tables parlantes. - 17 octobreHugo fait partie des signataires, dans le journal L’Homme, d’une déclaration s’opposant à l’expulsion de trois journalistes.
- 31 octobreHugo, François-Victor et Juliette quittent Jersey pour Guernesey. Hugo et son fils vont à l’Hôtel de l’Europe. Juliette va au Crown Hotel, puis en location.
- 9 novembreHugo et les siens s’installent au 20, Hauteville.
- 14 décembreJuliette vient d’emménager au 8 rue du Havelet, chez Miss Le Boutillier.
