« Non datée » [source : BnF, Mss, NAF 16322, f. 183-184], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5813, page consultée le 26 janvier 2026.
Dimanche, 3 h.
[Après le 7 novembre 1833]
La confiance s’est retirée de moi – mais non mon amour – Je ne crois pas qu’il y
aita dans l’avenir de bonheur possible
pour moi – Mais je t’aime chaque jour davantage, je t’aime plus que le premier jour
–
je t’aime plus qu’hier – plus que ce matin – plus que tout à l’heure – et je ne suis
pas heureuse.
Tu te rappellesb ce que je te disais lors des répétitions de Marie Tudor – Ces gens m’ont ôtéc la confiance en moi. Je n’ose plus,
je ne peux plus répéter – je suis paralysée –
Eh ! bien, aujourd’hui ce n’est
plus d’un rôle qu’il s’agit, mais de ma vie tout entièred – Maintenant que la calomnie m’a
terrassée dans tous les sens1 – maintenant
que j’ai été condamnée dans ma vie sans avoir été entendue – comme je l’ai été dans
ta
pièce2 – maintenant que ma santé et ma raison se sont usées dans ce
combat sans profit et sans gloire – maintenant que je suis signalée à l’opinion
publique comme une femme sans avenir – je n’ose plus, je ne peux plus vivre… ceci
est
bien profondément vrai – Je n’ose plus vivre – Cette crainte – a fait naître en moi
le
besoin du suicide, mais un suicide monomane – Je ne veux pas me tuer comme tout le
monde – Je veux me séparer de toi – et une séparation, c’est la mort – Oui, la mort
sans aucun doute – – Je l’ai déjà essayé, j’en suis sûre –
Ce qui me confirme
dans ce projet – c’est la pensée que je te rendrai ta liberté tout entièree, que tu pourras faire usage de
ta vie et de ton génie comme tu l’entendras pour ton bonheur – que je ne serai plus
pour toi un obstacle – mais un sujet de pitié et d’indulgence – De la pitié pour ce
que je souffrirai – l’indulgence et le pardon pour celles de mes fautes qui t’ont
fait
souffrir –
Si l’excès de mon amour et de ma douleur me ramène vers toi – n’en
tiens aucun compte – Ferme tes yeux – Bouche-toi les oreilles - Ne sors pas de chez
toi – comme cela tu oublieras – et moi – oh ! moi, je mourrai – Je ne souffrirai pas
longtemps – je serai bientôt heureuse.
Il pleut bien fort en ce moment. J’ai une
fièvre ardente – c’est égal, je sortirai – Je ne sais pas si tu viendras me chercher
–
Si tu ne viens pas – j’ignore à quelle heure je reviendrai – Ca m’est égal, je suis
folle, je souffre – comme jamais je n’avais souffert. Oh ! mais je t’aime plus que
je
ne souffre – Mon amour domine tout mon être. Je t’aime !
Juliette
1 Deux publications remarquables sur la vie passée de Juliette (romancée et fantasmée par ses auteurs) et sur sa liaison avec Hugo blessent l’épistolière en octobre 1833 : le roman Une heure trop tard d’Alphonse Karr et le roman en deux volumes Une actrice d’Eugène Guérin. Quelques mois plus tard, le vaudeville Juliette est représenté à partir de mars 1834 au théâtre de l’Ambigu-comique.
2 Référence à Marie Tudor et à l’échec de Juliette lors de la première représentation. Cette lettre a donc été écrite après le 7 novembre 1833.
a « est ».
b « rappeles ».
c « m’ont ôtés ».
d « toute entière ».
e « toute entière ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle est pensionnaire à la Comédie-Française, engagée par faveur, mais n’y est jamais distribuée. Malgré de plaisantes excursions et villégiatures, l’inaction commence à lui peser, et les disputes alternent avec les réconciliations
- 15 janvierÉtude sur Mirabeau.
- 19 marsLittérature et philosophie mêlées.
- 1er avrilElle est engagée à la Comédie-Française, mais n’y jouera jamais.
- 14 maiPromenade sur la butte Montmartre.
- 2 juilletHugo lui offre un médaillon le représentant « sur fond de Notre-Dame de Reims ».
- 3 juilletExcursion à Jouy-en-Josas.
- 6 juilletClaude Gueux.
- 17 juilletIls vont à Notre-Dame de Paris.
- 20 juilletElle déménage du 35 bis, rue de l’Échiquier pour le 4 bis, rue de Paradis.
- 22-26 juilletVoyage avec Hugo à Saint-Germain, Meulan, Rolleboise, Louviers, Évreux, Pacy-sur-Eure, Poissy.
- 2 aoûtSuite à une violente dispute, Juliette Drouet fuit en Bretagne avec sa fille Claire chez sa sœur, à Brest.
- 8 août-1er septembreHugo l’y rejoint pour la ramener à Paris. Voyage à Brest et sur les bords de la Loire.
- 1er septembreHugo installe Juliette et Claire dans une petite maison dans le hameau des Metz près de Jouy-en-Josas, dans la vallée de la Bièvre.
- À partir du 3 septembreHugo séjourne chez Bertin aîné aux Roches, près de Biévres, avec sa femme et ses enfants.
- OctobreJuliette Drouet emménage au 50, rue des Tournelles.
